Chère Lucia,
En commentaire de mon très modeste billet d’hier, tu m’as posé deux questions. Ces questions portaient sur l’importance de l’existence du Pape et sur les raisons qui me poussaient à avoir une haute considération de ses idées. Ces deux questions se rejoignent en une seule. Plus précisément, il me semble qu’une réponse à la première d’entre elles permet d’apporter une réponse implicite à la seconde. La mode étant ces jours-ci à la lettre ouverte, je me permets donc de t’adresser cette correspondance virtuelle qui, je l'espère, t’éclairera sur ce qui constitue ma pensée.
Le Pape a tout d’abord cette première qualité qu’il s’inscrit dans une organisation. Cette qualité est bien sûr indépendante de l’individu qui occupe la fonction. L’organisation en elle-même est garante de l’institution. Elle permet en premier lieu d’exclure tous ceux qui la menaceraient. ou qui menaceraient son unité. C’est évidemment ce qui a permis notamment à l’Eglise de marginaliser la fameuse Fraternité Saint Pie X, dont le goût du rite pour le rite constitue presque une forme de délétère idolâtrie.
Ce qui caractérise le christianisme, c’est bien sûr que sa première pierre, par l’intermédiaire de Jésus, fut posée dans le cadre d'un renversement des valeurs. Tout commence par le Verbe, celui-ci réformant profondément l’Ancienne Loi. Le catholicisme, s’il ne s’est jamais réformé assez vite pour certains, a su cependant évoluer dans le temps précisément parce qu’une organisation fut mise en place et ces réformes ne furent jamais aussi efficaces que lorsque l'autorité du Pape en exercice ne fut pas contestée. L’existence du Pape apporte donc aussi cette autre garantie. Ce qui, à mon sens, constitue le principal défaut des autres religions monothéistes, c’est qu’elles ne disposent pas à proprement parler d’organisations hiérarchisées leur permettant d’apporter des réponses communes d’ordre non seulement théologique mais aussi aptes à déterminer des positions communes à adopter vis-à-vis du monde et de son évolution. Si l’Islam ne parvient pas à exclure de son sein sa frange la plus extrémiste, si l’Islam ne parvient pas à régler des questions aussi simples que celles relatives à la lapidation des femmes adultères, ce n’est pas à cause d’une présupposée barbarie intrinsèque de son Livre, mais surtout parce qu’elle n’a jamais disposé d’une organisation propre, hiérarchisée. Si tel avait été le cas, l’Islam aurait réglé ses problèmes depuis bien longtemps. Il n'y aurait peut-être plus de sunnites, de chiites, de salafistes mais un seul Islam, uni, frère.
Le Pape qui est aujourd’hui le nôtre me semble par ailleurs un individu d’une rare intelligence. Il me semble que l'on peut en être fier. Je ne dis pas que son prédécesseur ne fut pas un être d'une grande bonté et d'une grande intelligence, mais Benoit XVI me semble transmettre aujourd'hui un discours plus complet, plus élargi. Dans une époque qui plus est plus complexe, plus floue, sans repères. Prenons l’exemple de la polémique qui a agité l’Eglise lors de ses déclarations à propos du SIDA lors d’un déplacement en Afrique. Il faut relire cette entrevue dans son intégralité ou la lire simplement si ce n’est encore fait ; on identifie très vite la mauvaise foi qui présida aux attaques menées contre Benoit XVI. Tout d’abord, il commença par rappeler que la réalité du SIDA ne pouvait pas s’étudier que sous le seul angle épidémico-médical. La réalité du SIDA, c’est qu’un peuple est en train d’en mourir, qu’il existe un peuple qui ne dispose pas des moyens de se soigner, qu’il existe un peuple pour qui la question du préservatif est déjà derrière lui. Les catholiques sont venus à la rencontre de ce peuple là. Benoit XVI a donc en premier lieu eu une pensée pour les hommes et les femmes qui rencontrent ces malades allant vers une mort certaine, qui les soutiennent, les considèrent. Ce postulat ainsi posé, Benoit XVI s’empressa de mettre en cause ces militants essentiellement occidentaux qui pensent que la lutte contre le SIDA passe essentiellement par l’utilisation du préservatif – je m’empresse d’indiquer que je ne suis évidemment pas opposé à son recours et confesse en avoir utilisé un très grand nombre dans ma vie. Ce que les photos publiées par Euterpe démontrent, à mon sens, c’est que ce combat est absolument ethnocentré. Il s'agit là, on le voit bien, d'un militantisme de petits blancs, pour petits blancs, faisant référence au mode de vie exclusivement occidental. Où sont les malades dans ces grandes banderoles ? Qui fait référence à leur triste sort ? Personne. Ce qui intéresse ces gens, ce n’est pas que le Pape dise oui au Préservatif, clame un « Sortez couverts » sourire commercial aux lèvres, dont la qualité première serait de donner bonne conscience aux gentils occidentaux bien riches et bien gras , mais qu’il consente à valider leur conception de la vie, leur conception de la sexualité. Or, le Pape ne fera jamais ce pas là. Ce Rubicon ne sera jamais pour lui. Il répètera tant qu’il sera ce qu’il est que la réalité de la vie est faite d’amour, de spiritualité, de fidélité à l’autre. Que tout le reste comporte un caractère mortifère. Il est en ce sens aussi, important que le Pape existe car il reste aujourd'hui la seule voix pour porter ce message ; de don de soi, d’altruisme, de constance. On a fait semblant de penser que le Pape considérait sérieusement le port du préservatif comme un facteur aggravant du problème que pose le SIDA au monde. C’était bien sûr une habile manière de repousser loin de soi toute forme d’autocritique. Ce que le Pape considérait alors, c’était que le facteur aggravant n’était pas l’objet lui-même, mais le fait qu’il symbolise à lui seul l’essentiel de la lutte contre la maladie ; cet unilatéralisme militant masquant bien entendu complètement la question des traitements dans les pays les plus pauvres, la question de l’accompagnement humain des mourants, la question de la sexualité dans nos sociétés et dans nos vies. Comment ne pourrais-je honnêtement penser que cette voix n’est pas utile ? Elle est semblable à celle du Christ qui provoquait, exagérait, allait jusqu’au bout d’une pensée, dans le but de provoquer une réaction, le réveil des assoupis. Le Pape ne critiquait pas ainsi que les seuls militants pro-capotes, il déboulonnait aussi les statues du grand cirque humanitaire. Il évoquait cette Afrique que l’on survole l’air contrit, à qui l’on balance des sacs de riz du haut d’hélicoptères vrombissants mais à qui presque personne ne daigne accorder un regard, un sourire, la considération que l’on doit à un autre être humain, considéré comme un égal, le bénéfice d’une rencontre, un soutien spirituel, une épaule, le don de sa personne.
Quelle autre voix résonne pour parler de ces hommes et pour parler à ces hommes là comme le fait le Pape ? Absolument personne. Ce désert d’amour me semble absolument légitimer son existence, son importance et le soutien que la population catholique se devrait de lui apporter.
Voilà, Lucia, ce que je pense profondément. J’espère que cette réponse ne t’aura pas semblé trop nébuleuse et qu’elle trouvera auprès de toi un écho favorable.
Amicalement,
Dorham
La photo, en illustration de ce billet, représente la coupole de l'Église Ste Marie-Madeleine de Rome. Je sais la passion de Lucia pour Marie-Madeleine. En cette Église se trouve par ailleurs le tombeau de St Camille de Lellis, qui fut un des grands saints charitables du christianisme.
10 truc(s) extra en plus:
Pour moi, ce pape est avant tout un homme d'Etat qui a choisi son camp, ce que l'on sait depuis 25 ans...
(désolé, c'était plutôt à elle de te répondre ; j'aurais mieux fait de louer ton esprit iconoclaste ; "d'une rare intelligence" : j'avoue que je n'en suis toujours pas revenu que tu réserves ce qualificatif à Benoît XVI ! Quant au "désert d'amour", l'Afrique est-elle dans l'attente inquiète de ce pape médiatico-centré : accueilli à Yaoundé par Paul Biya, après avoir déclaré que non seulement "la distribution des préservatifs n'était pas une « solution » mais, au contraire « cela ne fait qu'augmenter le problème ». Ce que rapportait le journaliste de La Croix en ajoutant que cette petite phras "attristera sans doute les catholiques sur le terrain qui cherchent à lutter contre le fléau en tenant compte de la réalité des mentalités et des comportements." )
Cher Dorham,
tu me fais beaucoup d'honneur, et je suis sincèrement touchée que tu aies pris le temps de m'écrire cette lettre. J'attendais effectivement de ta part une lumière quant à ce rôle de guide spirituel que j'ai parfois du mal à comprendre (mais pourquoi les occidentaux le comprennent-ils mieux quand il est incarné par le chef des bouddhistes Tibétains ?).
Oui, sans doute, l'organisation de l'église catholique a-t-elle permis (mais à quel prix ?) d'éliminer les différents courants (cathares, gnostiques, etc. avec les protestants ça n'a pas bien marché...).
As-tu vu le film Habemus papam ? moi, pas encore.
Pour ce qui est du SIDA et de l'Afrique c'est un sujet qui me touche tout autant que Marie Madeleine ;)) Pour des raisons que tu connais peut-être j'ai été amenée de longue date (1986) à m'intéresser à cette question de la contamination par le virus VIH (non, je ne suis pas contaminée !). J'ai beaucoup lu sur l'origine du virus (le vaccin du BCG, les singes verts d'Afrique, les campagnes de vaccination en Afrique, tout un continent sacrifié : là, aucun préservatif ne pouvait les protéger ! => à ce propos, voir et revoir "The Constant Gardner"). Tant d'éléments sont tus sur cela comme sur d'autres (les véritables enjeux de la crise économique actuelle) que nous ne voyons rien aux pathétiques mascarades qui se jouent sous nos yeux. Le pape en a peut-être conscience, et veut placer les populations face à une autre dimension (celle qui peut donner des forces pour résister).
Hier, c'était l'anniversaire de l'une des apparitions de la Vierge à Fatima. Je crois que Paul VI a reçu la dernière révélation de Lucia...
Bien amicalement,
Lucia
Mtislav,
(tu m'énerves...)
Et pourtant, il suffit de le lire pour s'en rendre compte. Oui, d'une "rare intelligence", Mtislav, tu lis bien.
Quant à la phrase du Pape, elle est issue d'une interview, facile à retrouver sur le net. La citation du journaliste de La Croix, telle quelle, est inexacte et elle s'inscrit dans une phrase bien plus longue, absolument telle que je l'ai décrite. J'ai eu les documents de la retranscription exacte et exhaustive en main. Je crois - humblement - l'avoir comprise. Elle a été diffusée par pas mal de blogueurs catholiques (je ne parle des intégristes tarés qui de toute façon se contrefoutent de l'Afrique). Il se peut que ce journaliste n'ait pas été de mauvaise foi, qu'il ait simplement mal traduit, je ne sais pas. Je sais que certains l'ont avancé, je ne me prononce pas.
Je me souviens, le lendemain de la polémique avoir discuté avec un père africain. Le texte en main, justement. Il était furieux. Furieux parce qu'il ne comprenait pas pourquoi les occidentaux pensaient que les africains étaient infantiles au point de n'être capables de comprendre un discours plus subtil, incapable de réfréner des pulsions animales ; au point de penser que leur seul salut ne passait QUE par le préservatif.
1 - le Pape a précisément commencé par parler des catholiques sur le terrain ; 2 - dans un deuxième temps (oui...bon...), il a davantage mis en cause ceux qui pensent que le préservatif est la seule solution, que le préservatif lui-même (qui n'est qu'un objet). 3 - il a tenu un message de spiritualité, message que les africains peuvent évidemment comprendre, même si les militants pro-capotes d'occident embourgeoisés pensent le contraire... et j'insiste, ne cherche qu'à valider sans contestation possible leur mode de vie : un mode de vie dont le péché a disparu, sans aucune culpabilité, sans morale.
Je ne sais pas si l'Afrique est en attente du Pape. Ce que je sais, c'est qu'il est le seul à lui parler autrement que comme on parle à un enfant, ou à un être humain qui ne "serait pas encore rentré dans l'Histoire".
Le Pape, s'il veut se rendre au Cameroun, doit nécessairement rencontrer les potentats locaux, ton reproche est biaiseux.
Si le Pape recevait Biya au Vatican en grandes pompes, je peux te dire que tu m'entendrais râler. Si ces cinglés de Saint Pie X remettent finalement un orteil dans l'Eglise, là, tu m'entendras râler...
Tu sais, parfois le Pape fait des observations, je les trouve juste et je vis autrement. Par exemple, je comprends ce qu'il dit de la sexualité. Ce propos me met bien sûr aussi en cause. Cela ne me choque pas, ne me gêne pas. C'est le rôle d'un Pape, de nous rappeler aux exigences de vertu. Je peux le comprendre, je peux mettre ma vie en accord avec ça. Les africains aussi. Les africains ont besoin qu'on leur parle comme ça. C'est aussi ce que les leaders afroaméricains reprochaient aux blancs : d'infantiliser les leurs. Vraiment, Msitlav, il me semble qu'il y a beaucoup de mauvaise foi...
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Lucia, à qui ferais honneur alors ?
"Le pape en a peut-être conscience, et veut placer les populations face à une autre dimension (celle qui peut donner des forces pour résister). "
Lucia, c'est ce que je crois. Le Pape est un croyant. Comme nous. Nécessairement, il voit au-delà de la simple existence. C'est dur à entendre pour les athées, mais c'est le sens de nos vies.
J'ajoute que c'est même pour nous parfois très difficile à entendre.
J'ai répondu en étant bien conscient (et peiné !) du fait que j'allais t'énerver... Je ne voulais pas véritablement argumenter car je l'aurais fait dans un domaine que je connais mieux (l'état dans lequel la politique de Ratzinger a mis l'Eglise sud-américaine, occupée désormais au combat pro-life à Sao Paulo par exemple, la conférence épiscopale brésilienne, jadis fer de lance de la rénovation de l'Eglise, désormais repère du conservatisme...). Une grande intelligence politique, je le concède. Je me dis que c'est le stratège qui s'adresse aux Africains sans je le concède m'être interrogé sur le sens de son propos en faisant table rase du passé, en prenant acte du rapport de force tel qu'il existe aujourd'hui. Et je concède que les manifestations que tu décris sont agaçantes comme les indignés peuvent agacer, les uns trop prompt à écarter la morale et les autres l'action. Pour moi, Ratzinger sera éternellement discrédité à moins qu'un jour il se découvre une vocation à la Frederik de Klerk. Il lui faudrait un Nelson Mandela ! J'ai pensé qu'il pourrait peut-être trouver cette vocation lorsqu'il a accédé au pontificat...
Mtislav,
Oh, tu sais, quand je parlais de son intelligence, je voulais surtout parler de celle qui me semblait remarquable dans ses pensées et ses écrits. Ces deux tomes sur Jésus sont absolument étonnants d'intelligence.
Il y a sûrement des zones d'ombre. Des erreurs. De politique. De communication. Des incohérences. Ce qui est certain, c'est que Benoit XVI n'est pas parfait, ce qui est certain, c'est que je pourrais aussi parler de choses qui m'agacent profondément aujourd'hui dans l'Eglise, que je ne trouve pas parfaite.
Par exemple, vraiment, sincèrement, l'idée d'un éventuel retour des intégristes dans l'Eglise me soulève le coeur et il me sera difficile de dire, si cela se fait, que Benoit XVI n'en aura pas été le principal artisan.
J'évite toutefois de critiquer les prêtres, évêques, parce qu'il ne m'appartient pas de le faire. J'irai même plus loin ; il est de mon devoir de ne pas le faire.
Un truc que je n'avais pas exprimé par rapport aux visites du Pape auprès des potentats. Quand un chef d'état rend visite à un dictateur, il le fait pour des raisons financières. Quand le Pape le fait, c'est aussi pour que les individus qui dépendent de l'Eglise puissent rester dans le pays et poursuivre leur mission. C'est une nécessité.
(J'ai dit que tu m'énervais mais je pense quand même que tu fais bien d'émettre ton opinion ; ici elle sera toujours traitée sinon avec délicatesse, du moins avec considération)
Merci ! Et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté...
Ah mais parce que tu es VRAIMENT catholique ? Ce n'était pas une blague depuis tout ce temps ? (humour douteux et retard de lecture...)
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