vendredi 14 octobre 2011

Lettre ouverte à Luciamel



Chère Lucia,
En commentaire de mon très modeste billet d’hier, tu m’as posé deux questions. Ces questions portaient sur l’importance de l’existence du Pape et sur les raisons qui me poussaient à avoir une haute considération de ses idées. Ces deux questions se rejoignent en une seule. Plus précisément, il me semble qu’une réponse à la première d’entre elles permet d’apporter une réponse implicite à la seconde. La mode étant ces jours-ci à la lettre ouverte, je me permets donc de t’adresser cette correspondance virtuelle qui, je l'espère, t’éclairera sur ce qui constitue ma pensée.
Le Pape a tout d’abord cette première qualité qu’il s’inscrit dans une organisation. Cette qualité est bien sûr indépendante de l’individu qui occupe la fonction. L’organisation en elle-même est garante de l’institution. Elle permet en premier lieu d’exclure tous ceux qui la menaceraient. ou qui menaceraient son unité. C’est évidemment ce qui a permis notamment à l’Eglise de marginaliser la fameuse Fraternité Saint Pie X, dont le goût du rite pour le rite constitue presque une forme de délétère idolâtrie.
Ce qui caractérise le christianisme, c’est bien sûr que sa première pierre, par l’intermédiaire de Jésus, fut posée dans le cadre d'un renversement des valeurs. Tout commence par le Verbe, celui-ci réformant profondément l’Ancienne Loi. Le catholicisme, s’il ne s’est jamais réformé assez vite pour certains, a su cependant évoluer dans le temps précisément parce qu’une organisation fut mise en place et ces réformes ne furent jamais aussi efficaces que lorsque l'autorité du Pape en exercice ne fut pas contestée. L’existence du Pape apporte donc aussi cette autre garantie. Ce qui, à mon sens, constitue le principal défaut des autres religions monothéistes, c’est qu’elles ne disposent pas à proprement parler d’organisations hiérarchisées leur permettant d’apporter des réponses communes d’ordre non seulement théologique mais aussi aptes à déterminer des positions communes à adopter vis-à-vis du monde et de son évolution. Si l’Islam ne parvient pas à exclure de son sein sa frange la plus extrémiste, si l’Islam ne parvient pas à régler des questions aussi simples que celles relatives à la lapidation des femmes adultères, ce n’est pas à cause d’une présupposée barbarie intrinsèque de son Livre, mais surtout parce qu’elle n’a jamais disposé d’une organisation propre, hiérarchisée. Si tel avait été le cas, l’Islam aurait réglé ses problèmes depuis bien longtemps. Il n'y aurait peut-être plus de sunnites, de chiites, de salafistes mais un seul Islam, uni, frère.
Le Pape qui est aujourd’hui le nôtre me semble par ailleurs un individu d’une rare intelligence. Il me semble que l'on peut en être fier. Je ne dis pas que son prédécesseur ne fut pas un être d'une grande bonté et d'une grande intelligence, mais Benoit XVI me semble transmettre aujourd'hui un discours plus complet, plus élargi. Dans une époque qui plus est plus complexe, plus floue, sans repères. Prenons l’exemple de la polémique qui a agité l’Eglise lors de ses déclarations à propos du SIDA lors d’un déplacement en Afrique. Il faut relire cette entrevue dans son intégralité ou la lire simplement si ce n’est encore fait ; on identifie très vite la mauvaise foi qui présida aux attaques menées contre Benoit XVI. Tout d’abord, il commença par rappeler que la réalité du SIDA ne pouvait pas s’étudier que sous le seul angle épidémico-médical. La réalité du SIDA, c’est qu’un peuple est en train d’en mourir, qu’il existe un peuple qui ne dispose pas des moyens de se soigner, qu’il existe un peuple pour qui la question du préservatif est déjà derrière lui. Les catholiques sont venus à la rencontre de ce peuple là. Benoit XVI a donc en premier lieu eu une pensée pour les hommes et les femmes qui rencontrent ces malades allant vers une mort certaine, qui les soutiennent, les considèrent. Ce postulat ainsi posé, Benoit XVI s’empressa de mettre en cause ces militants essentiellement occidentaux qui pensent que la lutte contre le SIDA passe essentiellement par l’utilisation du préservatif – je m’empresse d’indiquer que je ne suis évidemment pas opposé à son recours et confesse en avoir utilisé un très grand nombre dans ma vie. Ce que les photos publiées par Euterpe démontrent, à mon sens, c’est que ce combat est absolument ethnocentré. Il s'agit là, on le voit bien, d'un militantisme de petits blancs, pour petits blancs, faisant référence au mode de vie exclusivement occidental. Où sont les malades dans ces grandes banderoles ? Qui fait référence à leur triste sort ? Personne. Ce qui intéresse ces gens, ce n’est pas que le Pape dise oui au Préservatif, clame un « Sortez couverts » sourire commercial aux lèvres, dont la qualité première serait de donner bonne conscience aux gentils occidentaux bien riches et bien gras , mais qu’il consente à valider leur conception de la vie, leur conception de la sexualité. Or, le Pape ne fera jamais ce pas là. Ce Rubicon ne sera jamais pour lui. Il répètera tant qu’il sera ce qu’il est que la réalité de la vie est faite d’amour, de spiritualité, de fidélité à l’autre. Que tout le reste comporte un caractère mortifère. Il est en ce sens aussi, important que le Pape existe car il reste aujourd'hui la seule voix pour porter ce message ; de don de soi, d’altruisme, de constance. On a fait semblant de penser que le Pape considérait sérieusement le port du préservatif comme un facteur aggravant du problème que pose le SIDA au monde. C’était bien sûr une habile manière de repousser loin de soi toute forme d’autocritique. Ce que le Pape considérait alors, c’était que le facteur aggravant n’était pas l’objet lui-même, mais le fait qu’il symbolise à lui seul l’essentiel de la lutte contre la maladie ; cet unilatéralisme militant masquant bien entendu complètement la question des traitements dans les pays les plus pauvres, la question de l’accompagnement humain des mourants, la question de la sexualité dans nos sociétés et dans nos vies. Comment ne pourrais-je honnêtement penser que cette voix n’est pas utile ? Elle est semblable à celle du Christ qui provoquait, exagérait, allait jusqu’au bout d’une pensée, dans le but de provoquer une réaction, le réveil des assoupis. Le Pape ne critiquait pas ainsi que les seuls militants pro-capotes, il déboulonnait aussi les statues du grand cirque humanitaire. Il évoquait cette Afrique que l’on survole l’air contrit, à qui l’on balance des sacs de riz du haut d’hélicoptères vrombissants mais à qui presque personne ne daigne accorder un regard, un sourire, la considération que l’on doit à un autre être humain, considéré comme un égal, le bénéfice d’une rencontre, un soutien spirituel, une épaule, le don de sa personne.
Quelle autre voix résonne pour parler de ces hommes et pour parler à ces hommes là comme le fait le Pape ? Absolument personne. Ce désert d’amour me semble absolument légitimer son existence, son importance et le soutien que la population catholique se devrait de lui apporter.
Voilà, Lucia, ce que je pense profondément. J’espère que cette réponse ne t’aura pas semblé trop nébuleuse et qu’elle trouvera auprès de toi un écho favorable.
Amicalement,
Dorham

La photo, en illustration de ce billet, représente la coupole de l'Église Ste Marie-Madeleine de Rome. Je sais la passion de Lucia pour Marie-Madeleine. En cette Église se trouve par ailleurs le tombeau de St Camille de Lellis, qui fut un des grands saints charitables du christianisme.