
Qu’est-ce que je disais ? Le moindre déplacement du Pape suscite son lot de manifestations. Il suffit que la première des tiares sorte un orteil des frontières vaticanes pour que les militants anticatholiques se fédèrent et défilent fièrement dans la rue, affichant leurs préférences sexuelles, brandissant quelques affiches blasphématoires. Sont comme de petits automates, ces gens-là, munis d’un bouton on/off. Un bouton qu'actionne le Pape, même en dormant.
Fin septembre, le Pape était à Berlin. Joseph Ratzinger, allemand de naissance, revenait chez lui, dans les habits du souverain pontife. C’était sans compter sur les rebelles de service qui lui refusaient ce droit. Ce droit du sol acquis par le sang. Triste sort que celui de Pape apatride. Ainsi donc, on sortait les capotes des portefeuilles, et on les levait vers le ciel, on se grimait en saint transgenre, on brandissait des pancartes d'interdiction, de veto, de rejet, on clamait fort son indignation, mais c'était avec le sourire aux lèvres et le goût potache de la provocation puérile, on se déguisait en bonne sœur, et ces fausses bonnes sœurs portaient pour l’occasion de jolis voiles de couleur rose sur lesquels étaient écrits Fuck the Pope, on croisait ça et là des papes homos, des papes lesbiens, des affiches représentant le plafond de la chapelle Sixtine, et les fameuses mains imaginées par Michel-Ange tendant l’une vers l’autre échangeaient un préservatif. Ce morceau de latex est opportunément le nerf de la guerre. On cherchait des yeux les pancartes « Pape, assassin », on ne les trouvait pas et l’on trouvait cela quelque peu dommage. C’était un peu comme goûter une sauce bolognaise et découvrir, consterné, qu'il y manquait de petits oignons finement émincés.
Ce qui était reproché au Pape ? Tout. D'abord d'être catholique, car on aurait préféré sans doute qu'il soit bouddhiste, et qu'il se mêle de ses oignons et médite sur une montagne à propos du cours des fleuves, du subtil parfum des fleurs et du bruissement du vent dans les arbres. Mais encore ? De ne pas penser que c’est trop cool d’être homo, trop cool de baiser avec qui on veut, quand on veut, à plusieurs tout pareil, trop cool de changer de sexe quand on sait qu’on est une femme prisonnière d’un corps d’homme, de ne pas penser que le mariage, cette horrible chose patriarcale, c’est ringard, passé de mode, et sans doute aussi, de laisser crever l’Afrique sans une once de scrupules.
Ainsi posé, le débat est bien sûr impossible. On devient intégriste à la vitesse de l'éclair. Rappeler que le Pape n’a rien, en soi, contre le préservatif, mais qu’il vante en premier lieu les vertus de la chasteté ou de la fidélité, les vertus de l’Amour et la sacralisation de la sexualité, ne sert évidemment à rien. A rien, car ce sont là des grossièretés. Empruntons pourtant la logique des militants ultra-démocrates. Il est permis de se demander pourquoi ces personnes, qui refusent en bloc le modèle chrétien, se sentent heurtés par les propos du Pape. S’ils étaient vraiment athées, comme ils le prétendent, ou viscéralement anticatholiques, ils devraient logiquement se contrefoutre de son avis, non ? Pourquoi le Pape existe-t-il pour ces gens ? Pourquoi continue-t-il d'exister ? Giovanni Papini l'écrivait sans prendre de gants : les contemporains essaient d'enterrer le Christ depuis des décennies et si son Église est moribonde, ils ne parviennent jamais vraiment à effacer son souvenir dans le cœur des hommes. Pourquoi donc s'intéressent-ils au Pape, pourquoi scrutent-ils le moindre de ses agissements ? C’est la première observation. La première interrogation. Ils rétorqueront bien sûr que le Pape a une influence néfaste sur ses sujets. Ces sujets qu'il faudrait donc sauver malgré eux - quand le Christ espère sauver les âmes en en appelant à la volonté. S’ils étaient si soucieux de ceux-là, n'éviteraient-ils pas de les insulter eux aussi, en insultant leur Église, leur Histoire et leurs saints ? Admettons toutefois que leurs intentions soient bonnes, que la foi nous aveugle et posons seulement cette question : si les croyants les plus obtus écoutaient le Pape si religieusement, au point de ne daigner toucher au moindre mode de contraception, ne pourrait-on pas estimer qu’ils se conformeraient également aux préceptes de chasteté, de fidélité, défendus par cet homme si détestable ? Posons-en une autre : l'Afrique, pour ne prendre qu'un exemple, ne serait-elle pas capable d'entendre et de comprendre un message de spiritualité ? Serait-elle à ce point hors de l'Humanité ? Serait-elle privée d'entendement, au point de ne pouvoir entendre un autre discours que celui qui vante les mérites du moindre mal, n'en appelant jamais à la vertu, à la vie, mais seulement aux réflexes de survie et de conservation ?
Les arguments de ces militants ne tiennent pas la route. Ce ne sont pas les autres qu'ils espèrent préserver des idées catholiques mais leur mode de vie qu'ils veulent préserver de leur propre jugement.
Égocentrisme et condescendance ne sont pourtant pas les pires de leurs péchés. Ces gens ont une idée de la modernité et il faut que chacun s’y conforme. Ils n'acceptent pas que l'on puisse ne pas penser comme eux, abonder dans leur sens. Les reconnaitre. Tandis que le Pape ne fait jamais qu’émettre une position, clairement, avec douceur et compréhension, et qu’il laisse à chacun la responsabilité de s’y conformer ou non (c’est bien sûr l’un des principes premiers du christianisme, essentiellement fondé sur le libre arbitre), ces hommes et ces femmes manifestent, insultent, moquent, trainent dans la boue, dès lors que quiconque émet un avis contraire ; cet avis contraire étant à proscrire, à détruire, à annihiler. A faire taire. Ces gens là se sont éloignés du christianisme pour des raisons qui tiennent bien sûr à la morale. Ils refusent naturellement d’être culpabilisés. Ils s’en sont hélas également éloignés parce qu’ils ont oublié la nécessité du dialogue, la nécessité de la spiritualité (qui constitue l'Homme) et ce qui procède de la connaissance de soi. Ils s’en sont donc doublement éloignés, en des termes qu’ils ignorent eux-mêmes.
5 truc(s) extra en plus:
"... à chacun la responsabilité de s’y conformer ou non (c’est bien sûr l’un des principes premiers du christianisme, essentiellement fondé sur le libre arbitre.)"
Du christianisme, oui, mais de l'Eglise, ça ne l'a pas toujours été.
Ces manifestations contre l'Eglise et son chef en premier lieu sont un effet de l'esprit d'escalier: on reproche à l'Eglise les mauvais côtés d'un pouvoir qu'elle n'a plus.
Oui, je le reconnais et encore oui, et j'ajouterais que c'est un pouvoir dont elle ne veut plus et qu'elle n'aurait jamais voulu si elle avait lu correctement les Évangiles... De toute façon, on peut retourner le problème dans tous les sens, seuls les Évangiles comptent vraiment ; c'est leur absolue beauté, leur perfection qui permet justement au Christ de subsister depuis si longtemps, en dépit de tout, y compris des (nombreux) crimes de l'Église.
Je crois que l'Eglise n'a pas la même place en Allemagne que ce que l'on peut connaître en France...
Ça ne justifie rien, mais bon... En tant qu'ancienne jeune agnostique rebelle et vulnérable, une partie de moi les "excuse".
Enfin, tout est dit, là:
"Ce ne sont pas les autres qu'ils espèrent préserver des idées catholiques mais leur mode de vie qu'ils veulent préserver de leur propre jugement."
ps: bel article sur Baby Huey. Connaissais pas. Il portait bien son surnom en tout cas. Hard times... mortel! (oui, je suis toujours jeune...).
Marie,
Un instant, je me suis dit que ce billet n'était pas très utile mais je l'ai laissé précisément à cause de cette phrase. Moi aussi, évidemment, je les excuse. Je les comprends. Même si j'ai du mal à saisir comment on peut se définir ultra-démocrate et détester à ce point les idées divergentes, au point des caricaturer, de criminaliser celui qui ne veut même pas être un adversaire.
Pour Baby Huey, et bien, si je vous l'ai fait découvrir, vous m'en voyez absolument ravi (pas ravi de la crèche, hein...)
dis-nous pourquoi toi tu l'écoutes le pape, pourquoi son rôle te semble important, aujourd'hui.
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