
Ça doit être mon coté gonzesse. Comme quand j’écoute à fond Muse dans mon ipod. Je suis le type des codes couleurs. Vous avez un boulot à faire et des instruments de mesure à concevoir pour le mener à bien ? Je suis le type qui sort une quinzaine de stabilos de son tiroir. Je suis le type qui vous rend une copie impeccable, avec un tableau ivoire et lilas pour illustrer toutes les étapes du processus de réalisation. Je suis le type qui assortit aussi bien ses fringues que son travail rendu. Je suis ce type là, celui qui roule des épaules tout en affichant un coté gonzesse que les autres types n’ont pas.
Mon boss plaisante de temps en temps avec ça. « Dorham, dit-il à toute l’assemblée, me taraude depuis des mois avec les illustrations du site internet, je vais le prendre en photo et je vais afficher sa trombine à chaque page ; Dorham, c’est un vainqueur ». Ouais, ouais, marre-toi. C’est pour ça que sans doute il me revient la charge de constituer un stock de 200 photos pour illustrer le site et toutes nos parutions. Objectif avoué : dépoussiérer ; repeindre la vieille façade ; rajeunir ; dynamiser. « De toute façon, la communication, c’est des escrocs qui parlent à des abrutis ». C’est sa maxime. L’autre étant : « la télé, c’est un truc fait par des cons pour des cons ».
200 photos donc, et une banque d’images dans laquelle fouiller et rapatrier la future image infiniment déclinable de la boîte. Passionnant !, la prochaine fois, mon coté gonzesse, je le bâillonne, je lui file la raclée de l’année et je rend mon boulot en noir et blanc sur du papier pelure !
Des mecs sourient. Leurs sourires occupent 90 % de l’écran. Ils sont beaux, ils sont blancs, ils ont l’air d’avoir confiance en l’avenir. On a l’impression que rien ne pourra les ébranler. Ils portent des costumes un peu tape à l’œil et baignent dans une lumière laiteuse qui les rend plus blancs, plus beaux, plus inébranlables encore. Ils défilent sur l’écran. La liste est interminable. Ils sont avec leurs enfants, sur les photos suivantes. Leur enfants sont beaux, blancs, radieux, confiants en leur avenir. Leur tenue manifeste leur apparente décontraction. C’est l’éternel week-end ! Bermudas ou pantalons à tissus fins, chemises à carreaux, petits chemisiers de belles saisons pour les dames. Les sourires sont envahissants, figés, montrent des dents qui semblent prêtes à vous déchirer la glotte et les cordes vocales. Les pères font voltiger les enfants au dessus de leurs épaules, et le ciel qui ne sera plus jamais menaçant ne semble guère qu’un décor à leur service, dont ils disposent à leur gré, un esclave de plus asservi par leurs impératifs de bonheur. Photoshop au service de la Grande Lessive ethnique et sociale. Il y a des noirs aussi, mais ils semblent aussi blancs que les autres ; ils ne sont pas noirs, en fait, ils sont fabuleusement chocolats !
J’entre des critères de recherche aussi fumeux les uns que les autres. Je recherche du retraité qui l’a plutôt bonne, du retraité qui fait de la voile, du retraité qui fait du vélo, du retraité insouciant, du retraité qui vous donnera l’impression que la retraite et la vie sont éternelles et pleines d’une félicité sans cesse renouvelée. J’entre des adjectifs, des verbes : marcher, courir, partager, s’entraider ; je suis bon à ça. J’ai comme un sixième sens pour l’à-propos illustratif. Un vieux beau a l’air d’en remontrer à une bande de jeunes loups : ça, c’est bien, c’est intergénérationnel, c’est une idée du savoir ancestral qu’on transmet aux plus jeunes que soi. C’est bien, c’est tellement bien que j’en ai la bouche lourde et pâteuse. Toutes les 30 minutes, je descends fumer une clope dans la cour et j’y croise des collègues qui se marrent parce que j’ai le teint livide et les pupilles dilatées. Hahahahaha ! Pété de rire, bandes de nases !
Ce monde javellisé hante ma journée, s’incruste dans le temps comme une corruption de la réalité. Plus tard, vers 17h30, mon patron entre dans mon bureau accompagné d’une bande de jeunes cons pour qui tout est grave, pour qui tout est sérieux, pour qui tout ce que l’on fait ici est inextricablement sérieux. J’ai envie d’éclater de rire et de leur planter des agrafes entre leurs putains de sourcils faussement soucieux. Comme si le sort du monde se jouait ici, dans mon bureau, sur mon écran qui fait valser les diaporamas de la Nouvelle Vie.
Je fais défiler la sélection à une vitesse éblouissante, les remarques fusent, les blagues vaseuses aussi. « Ah non, pas ça ; ah, ça, c’est pas mal... pffff, mais il louche un peu celui-là, non ? ». Mon curseur est devenu cinglé. Il fait glisser sans conscience des images d’hommes et de femmes dans la corbeille.
Mon boss plaisante de temps en temps avec ça. « Dorham, dit-il à toute l’assemblée, me taraude depuis des mois avec les illustrations du site internet, je vais le prendre en photo et je vais afficher sa trombine à chaque page ; Dorham, c’est un vainqueur ». Ouais, ouais, marre-toi. C’est pour ça que sans doute il me revient la charge de constituer un stock de 200 photos pour illustrer le site et toutes nos parutions. Objectif avoué : dépoussiérer ; repeindre la vieille façade ; rajeunir ; dynamiser. « De toute façon, la communication, c’est des escrocs qui parlent à des abrutis ». C’est sa maxime. L’autre étant : « la télé, c’est un truc fait par des cons pour des cons ».
200 photos donc, et une banque d’images dans laquelle fouiller et rapatrier la future image infiniment déclinable de la boîte. Passionnant !, la prochaine fois, mon coté gonzesse, je le bâillonne, je lui file la raclée de l’année et je rend mon boulot en noir et blanc sur du papier pelure !
Des mecs sourient. Leurs sourires occupent 90 % de l’écran. Ils sont beaux, ils sont blancs, ils ont l’air d’avoir confiance en l’avenir. On a l’impression que rien ne pourra les ébranler. Ils portent des costumes un peu tape à l’œil et baignent dans une lumière laiteuse qui les rend plus blancs, plus beaux, plus inébranlables encore. Ils défilent sur l’écran. La liste est interminable. Ils sont avec leurs enfants, sur les photos suivantes. Leur enfants sont beaux, blancs, radieux, confiants en leur avenir. Leur tenue manifeste leur apparente décontraction. C’est l’éternel week-end ! Bermudas ou pantalons à tissus fins, chemises à carreaux, petits chemisiers de belles saisons pour les dames. Les sourires sont envahissants, figés, montrent des dents qui semblent prêtes à vous déchirer la glotte et les cordes vocales. Les pères font voltiger les enfants au dessus de leurs épaules, et le ciel qui ne sera plus jamais menaçant ne semble guère qu’un décor à leur service, dont ils disposent à leur gré, un esclave de plus asservi par leurs impératifs de bonheur. Photoshop au service de la Grande Lessive ethnique et sociale. Il y a des noirs aussi, mais ils semblent aussi blancs que les autres ; ils ne sont pas noirs, en fait, ils sont fabuleusement chocolats !
J’entre des critères de recherche aussi fumeux les uns que les autres. Je recherche du retraité qui l’a plutôt bonne, du retraité qui fait de la voile, du retraité qui fait du vélo, du retraité insouciant, du retraité qui vous donnera l’impression que la retraite et la vie sont éternelles et pleines d’une félicité sans cesse renouvelée. J’entre des adjectifs, des verbes : marcher, courir, partager, s’entraider ; je suis bon à ça. J’ai comme un sixième sens pour l’à-propos illustratif. Un vieux beau a l’air d’en remontrer à une bande de jeunes loups : ça, c’est bien, c’est intergénérationnel, c’est une idée du savoir ancestral qu’on transmet aux plus jeunes que soi. C’est bien, c’est tellement bien que j’en ai la bouche lourde et pâteuse. Toutes les 30 minutes, je descends fumer une clope dans la cour et j’y croise des collègues qui se marrent parce que j’ai le teint livide et les pupilles dilatées. Hahahahaha ! Pété de rire, bandes de nases !
Ce monde javellisé hante ma journée, s’incruste dans le temps comme une corruption de la réalité. Plus tard, vers 17h30, mon patron entre dans mon bureau accompagné d’une bande de jeunes cons pour qui tout est grave, pour qui tout est sérieux, pour qui tout ce que l’on fait ici est inextricablement sérieux. J’ai envie d’éclater de rire et de leur planter des agrafes entre leurs putains de sourcils faussement soucieux. Comme si le sort du monde se jouait ici, dans mon bureau, sur mon écran qui fait valser les diaporamas de la Nouvelle Vie.
Je fais défiler la sélection à une vitesse éblouissante, les remarques fusent, les blagues vaseuses aussi. « Ah non, pas ça ; ah, ça, c’est pas mal... pffff, mais il louche un peu celui-là, non ? ». Mon curseur est devenu cinglé. Il fait glisser sans conscience des images d’hommes et de femmes dans la corbeille.