
William T. Vollmann est un grand écrivain. Il suffit de se plonger ne serait-ce qu'une poignée d'instants dans la lecture de La Famille royale ou de Central Europe pour en être convaincu. Son style est foisonnant, ses ambitions sont démesurées, sa narration est hypnotique, ses personnages sont poisseux, ils vous ravissent et vous dégoutent tout à la fois.
William T. Vollmann est également une sorte de voyageur. Je n’ai pas dit « écrivain voyageur » ou « voyageur » tout court parce que ce n’est pas tout à fait le cas. Lorsqu’il dépeint le monde, il le dépeint de la même façon, où qu’il se trouve, avec le même regard à la fois froid et perçant. Il le dépeint en tant qu’homme qui se trouve à un certain point du globe, abolissant au passage la notion de déplacement qui fait précisément le propre du voyage. Ne galvaudons pas cette qualité en le qualifiant de « citoyen du monde » : ce serait effroyablement clichetonneux et réducteur. Vollmann ne se déplace pas à travers le monde en touriste. Il veut comprendre ce qui le régit. C’est pourquoi il se pose des questions simples.
Pourquoi êtes-vous pauvres ? C’est cette interrogation qu’il a soumis aux déshérités du monde, aux crève-la-dalle de Thaïlande, de Chine, du Japon, du Kenya, de Colombie et même aux clodos qui pioncent au pied de la porte blindée de son appartement, dans la ville de Sacramento où il réside. Voilà une question simple, directe à laquelle en apparence tout le monde peut répondre ; le problème résidant dans le fait que nous avons tendance à répondre aux questions simples de manière également simple, soit armés de nos seuls préjugés et intuitions. La dictature du ressenti. Si l'on demande à un homme pourquoi est-il malade ; il vous répondra en malade, pas en médecin.
Premier ennemi identifié : le système. Le capitalisme est un système de nature inégalitaire qui ne récompense qu’une poignée d’individus, il est conçu pour établir au sein des sociétés une hiérarchie de type pyramidale dont seuls quelques élus sortent les marrons du feu. Les autres n'y récupèrent que des miettes carbonisées. Dans le pire des cas, ce sont des populations entières qui macèrent dans la misère la plus noire. C'est un fait. Face à ce constat, deux grandes sensibilités s'affrontent : ceux qui pensent que le système est précisément pensé pour accumuler le plus grand nombre de richesses au profit d'un petit nombre et donc nécessairement considère l'appauvrissement des masses comme une nécessité ; les autres qui pensent que la pauvreté n'est qu'une conséquence arbitraire du système, une sorte de bug récurrent qui le parasite. Les uns pensent que la richesse est une ressource spoliée, les autres pensent qu'elle récompense le mérite des élites.
J'aurai tendance à penser pour ma part que les systèmes sont moins responsables que les hommes. Les différences qui séparent les idéologies capitaliste et communiste sont manifestes. Voilà presque deux systèmes antinomiques qui ont presque connu les mêmes résultats. Premièrement, le communisme ne dispose que d'une poignée de théoriciens, qui ont figé l'idée pour la postérité. Le capitalisme, qui n'est pas une véritable idée (plutôt, une fluctuation d'une même idée), propose une nuée de théoriciens, qui se contredisent tous. Le résultat est le même : à peu près personne n'y comprend rien. Deuxièmement, le capitalisme s'épanouit sur la dérégulation des états ce qui signifie qu'il réclame une adhésion massive quand le communisme, lui, ne souhaite qu'imposer son diktat merveilleux. Le résultat est également le même : l'homme s'y refuse et seule une poignée d'individus tire son épingle du jeu.
En réalité, personne ne sait pourquoi la pauvreté existe, ni même pourquoi elle est si terrible, et surtout, pourquoi personne ne sait comment l'empêcher de ronger des vies aussi sereinement qu'aux premiers âges. Complot mondial, destin, karma, maladie ; on peut trouver des centaines de raisons, objectives ou non à la pauvreté du monde. Aucune ne semblera véritablement satisfaisante au regard des faits, des diversités humaines qui composent le monde.
Ce qui est admirable dans ce livre, c'est qu'il évite la majorité des écueils. Il stigmatise d'ailleurs à merveille la fausse conscience, très occidentale, qui consiste à s'accuser soi-même en tant que riche de l'appauvrissement du reste du monde. Un réflexe compréhensible mais nombriliste voire proprement égocentrique. Il ne fait pas l'impasse néanmoins sur les relations que nous pouvons entretenir avec les pauvres ; régies par la peur, la défiance et l'instinct de conservation. Il évite également de considérer le système comme une pieuvre guidée par une seule tête. Il peut au besoin en décrypter les tenants et les aboutissants, démontrant ainsi comment et pourquoi il nous lie tous si étroitement que nous ne pouvons faire autrement que de nous y soumettre. Au chapitre XV, par exemple, lors d'un voyage au Kazaksthan, Vollmann visite presque clandestinement une ville qui se situe à proximité d'une grande compagnie pétrolière, une ville fantôme, qui vit enveloppée d'un nuage de souffre pestilentielle. Les maladies sont nombreuses. Les hôpitaux garnis, la loi de l'omerta (héritée de l'ancienne gouvernance communiste) quasi impossible à combattre, la peur partout. Un crime manifeste qui met en rapport la nécessité pour un état de se développer, la mondialisation du marché, l'offre, la demande et les conséquences obligées de cette politique : le sacrifice d'une population entière. Un crime aux ramifications tellement complexes qu'il n'a pas de criminels identifiables.
C'est sans doute le témoignage fort de ce livre : en confrontant les réflexions de Vollmann (qui définit la pauvreté dans le moindre de ses stigmates) et les témoignages des pauvres du monde, on aboutit à la conclusion qu'il n'y a pas de coupable à ce que l'on considère usuellement comme le crime de la plus grande ampleur. La pauvreté devient une émanation même de l'humanité, son corollaire.
Ces mots sans concession, ces visages photographiés, ces existences inachevées (celle de Sunee, mère alcoolique de Thaïlande ; celle de Nikolaï, malade d'avoir participé au "nettoyage" de la Grande Centrale de Tchernobyl ; celles des pauvres de Sacramento qui maculent le mur de l'écrivain de leurs propres excréments) semblent la résultante d'un mécanisme complexe, lent, aux innombrables rouages, qui nous associent tous (ceux qui crèvent aux portes qu'on referme sur leur nez, par nécessité) dans une communion de minuscules culpabilités. Il n'y a aucun coupable et d'une certaines façon, nous le sommes tous, pauvres et riches. Par essence.
[Pourquoi êtes-vous pauvres ? de William T. Vollmann – trad. de l'américain par Claro – éd. Actes Sud - 430 pages]