- Les gens m’ennuient. Ils ont cette tendance à se définir essentiellement en fonction de leurs faiblesses, jamais en fonction de leur volonté. Cela rend toute perspective de progrès impossible.
- Oui, c’est humain !
- Humain ? Voilà, c’est ça, c’est humain. Etablir une règle de ses faiblesses, c’est humain. C’est une autre de ses tares.
Mirliton passe un doigt sur la table basse. Il cherche un moyen de clore cette discussion qui lui semble sans doute inutile (elles le sont toutes pour son esprit décadent). Avant qu’il ne me demande le nom latin du bois de la table, je le coupe.
- D’où crois-tu que vienne l’idée que la vie est une sorte d’épopée !
- Tu dis ça parce que tu viens de lire Pynchon ?, répond-t-il en désignant le livre de poche, abandonné négligemment sur une étagère murale.
- Non... enfin, peut-être après tout, va savoir. Oui, il y a sans doute un peu de ça. Vivre, c’est une mise en perspective. C’est à la fois follement banal et totalement incohérent. A la fois creux et merveilleux. Et toutes ces choses qu’on y perd, c’est effarant. Toutes ces occupations vides, qui nous font côtoyer sans cesse le néant…
- Lesquelles, par exemple.
- Et bien toutes ou presque : passer une après-midi dans un centre commercial, croupir dans sa bagnole à cause d’un embouteillage…et puis toutes ces choses inanimées qui nous semblent un progrès, ces inventions fabuleuses d'ingéniosité (toute cette intelligence mobilisée) et qui ne nous servent qu'à ouvrir plus facilement des boîtes de conserve. Et tous ces êtres humains qui se font charcuter le visage, toutes ces gonzesses qui s'offrent le même nez : un jour, on sera tous identiques, on fera tous les mêmes gestes, simultanément.
- La mort de l’homme, ce sera la fin de sa diversité. On baisera pour avoir des gosses qui auront la même gueule, les mêmes aspirations, la même utilité que ceux de nos voisins.
- Mouais…enfin, non. Je veux dire, c’est un raccourci. Pynchon s’égare à partir de ce moment là. Les choses, tous ces moments de vie qu’on sème sans compter, cette uniformisation de l’humanité, cet intra-clonage, ne changent rien à ce qu’est fondamentalement l’homme.
- Putain, tu recommences.
- L’homme est un résistant ! Simplement, il l’ignore. Enfin, il ignore qu’il s’agit là de sa seule issue de secours.
Le silence s’installe, une fois de plus. Moi comme Mirliton sommes deux êtres définitifs, nous sommes deux outres pleines de sentences, qui crèvent et qu’on répare. Deux outres minables, molles et constellées de petites rustines. Deux choses alternativement verbeuses et muettes.
- Je n’ai rien compris à Pynchon de toute manière, dit Mirliton.
- Moi non plus, enfin, pas tout. Peu importe dans le fond. Je suppose que ce qui nous mène à notre perte ne peut être identifié. En cela, ça concorde. Sinon, nous saurions nous en prémunir. Nous avons tendance à croire que toutes ces petites choses qui nous font dépérir n’ont pas de réelle importance. Et c’est un peu vrai, je veux dire, indépendamment les unes des autres, elles ne paient pas de mine, c’est lorsqu’on les considère globalement qu’on comprend mieux leur capacité de nuisance.
- De nuisance ?
- De destruction, si tu préfères.
- Oui, je préfère.
- On ne voit rien, on détourne ce qu’on peut, on est paumé, c’est ce qui renforce l’idée d’épopée. Dans le roman de Pynchon, il y a l’histoire – peut-être allégorique, comme le pourrait être n’importe quelle mythologie souterraine – de ce prêtre fou, qui évangélise une population de rats d’égout. Chaque jour, il doit faire face à de nouvelles objections, aux récriminations de rats contestataires ou de rats marxistes ou de rats dont on n'a pas encore extrait le mal originel. Et chaque soir, il mange l’un d’entre eux. Il baise une rate aussi. Une sorte de sainte. Je ne sais pas comment comprendre ça ? Est-ce que c’est un truc pour mettre en lumière la folie de toute religion ? Un machin sur les faux prophètes ? Ou une description par l’absurde de l’abime vers lequel on se précipite tous ? Ou simplement, la relation qu’entretient la sainteté avec le reste du monde, cette définition de l’humanité en creux, qui ignore sa volonté et ne célèbre que ses faiblesses ? Ou tout ça en même temps ?
- Et si ce truc ne voulait simplement rien dire ?
- Tu veux dire, cette histoire de prêtre ?
- Je veux dire... Cette histoire, le roman tout entier, nous en ce moment. S’il ne s’agissait que d’une escroquerie surréaliste de plus ? Tu perdrais ton temps aussi efficacement que coincé dans un de ces foutus embouteillages.
- C’est le genre de raisonnement auquel je ne peux me résoudre, réponds-je piteusement.
Mirliton souriant, empoigne sans élégance la tasse de thé en porcelaine que j’ai posé quelques instants auparavant en face de lui. Sans souffler sur le liquide brûlant, il avale une gorgée bravache. Sa langue calcinée et dure gonfle dans le fond de sa gorge. Son visage mort n’en laisse rien paraître.