jeudi 8 janvier 2009

Two Lovers



Un jeune type à la démarche lourde s'avance sur un pont désert. Il tient dans sa main gauche un costume ensaché qui semble sortir d'un pressing, puis l'abandonne ; le tissu s’affaisse mollement sur le bitume. Sans hésitation, il enjambe la rambarde du pont et balance son corps à la flotte. Un temps de suspension : il coule au ralenti dans une eau sale et grumeleuse. Cela ne dure qu'une dizaine de secondes, avant que ses jambes ne reprennent le dessus, s’agitent et que l’ensemble de son âme remonte à la surface. C'est là l'ouverture poignante de Two Lovers le 4ème film de James Gray (après notamment The Yards et La Nuit nous appartient). C'est rare un film qui commence si bien, sous forme d'expérience physique, telle une préfiguration symbolique et noire de l’immersion.

Ce jeune homme, campé par Joaquin Phoenix se prénomme Léonard. Sauvé des eaux, il se remet sur ses deux jambes et rentre chez ses parents, qui l'hébergent. Dans le couloir qui le mène à sa chambre, il croise sa mère. Sans lui dire un mot, il referme la porte derrière lui. Réfugiée derrière elle, il ôte ses vêtements et se réchauufe auprès du petit radiateur qui se situe juste en dessous de sa fenêtre. Elle, restée au seuil de la chambre de son fils dit à son époux : "je crois qu'il a recommencé".

Léonard va rencontrer alors deux femmes qu’en apparence tout oppose. Sandra, jeune femme douce et fragile. Et Michelle, une voisine paumée, genre de gonzesse à problèmes, qui vit dans l’ombre de l’homme marié avec qui elle entretient une relation depuis quelques temps. Deux femmes dans les bras dequels il échouera tour à tour. Mais j'arrête là ma description d'une intrigue trop dense pour être précisément synthétisée. Cela vous ferait peut-être penser qu'il s'agit là d'une romance bleutée et idiote comme on en voit trop souvent. Heureusement, il n'en est absolument rien.

En réalité cette plongée desespérée dans l’eau grumeleuse d’une rivière polluée de l’agglomération New-Yorkaise donne le ton du film. A travers elle, on ne distingue que des silhouettes. Les personnages pris dans la bourrasque de cette triade amoureuse sont opaques, incertains, oscillant d’un coin l’autre de leur confuse personnalité. De leur vie, de leur histoire, de tout ce qui a contribué à les amener ici, nous ne savons que ce qu’ils acceptent d'en dire, ou que ce que d’autres en disent lorsqu’ils s’absentent momentanément. Quelques morceaux d'un puzzle dont il vous manquera la plupart des pièces. Certains critiques avancent l’idée que ce film est construit comme un thriller. C’est tout à fait discutable. L'intrigue ne semble soumise à aucun rebondissement qui ne soit attendu. Rien n'est spectaculaire. Chaque infime révélation mise bout à bout ne nous offre en confrontation que de minuscules esquisses propres à susciter chez le spectateur l'interrogation et la spéculation.

Exemple : après le saut de Léonard au-dessus du pont, nous apprendrons que le jeune homme est bi-polaire et qu'il ne s'agit pas là de sa première tentative de suicide (cette révélation étant énoncée sur un ton routinier, doit-on supposer que son état (sorte de récurrence à laquelle on s'est habituée) est à l’origine de cette indécise volonté d’en finir ?). Dans la chambre de Léonard, Sandra découvre ensuite la photo d’une jeune femme qui se révèle être son ancienne fiancée. Pour lui expliquer la rupture, il évoque une incompatibilité génétique qui aurait voué chaque enfant du couple à une mort prématurée (est-ce la rupture qui s'ensuivit qui le rend si malheureux ?). Bien plus tard encore, Léonard, emporté par sa propre colère dévoile qu’en réalité, les fiançailles furent cassées par la belle-famille, à la suite (en effet) d’un examen médical (celui-ci concernait-il réellement l’incompatibilité du couple ou l’état mental du jeune homme ?). Cette dernière question reste sans réponse, tout comme l’influence invisible qu’a nécessairement cette maladie sur son comportement, sur sa vision des choses ; tant lui-même semble incertain, entre mutisme et fantaisie, emportement et douceur, passant en quelques battements de cil de l'euphorie absolue à la mélancolie la plus noire.

Il en est de même pour les autres personnages du film, dont nous ne savons que très peu de choses ou au sujet des histoires amoureuses qui nouent le récit : quelle est leur part de sincérité ? Quelle est leur part de conditionnement ? Peu de cinéastes ont abordé la chose sous cet angle. On connait le goût du cinéma américain pour la romance fantasmagorique, on sait celui des metteurs en scène européens pour la toute-puissance dévastatrice du désir amoureux. Ici, tout est blafard, à la fois médiocre et flamboyant, à la fois glauque et enivrant, à la fois rebutant et érotique. Des intrigues de cœur peintes des couleurs authentiques qui recouvrent les nôtres. A la fois chichetonneuses et paradoxalement uniques. A la fois parfaitement banales mais comportant ce qu'il faut de romantisme pour qu'on dispose de quoi les ravaler selon les couleurs de notre goût. Nos histoires sont ainsi : elles sont pauvres mais elles ont cette beauté cachée qui nous permet de leur refaire le portrait.

Le cinéma de Gray évolue en fonction du même dessein : dépeindre, gratter le vernis, même s'il s'agit d'un exercice de longue haleine, de patience. Laisser toute place à l'opacité, à la force de l'énigme que présente chaque être humain, dans ce qu'il a de commun, mais aussi d'unique, d'indicible, de refoulé. Acculer chaque personnage pour le délier, le dépouiller d'un peu de vérité, dans des scènes à la beauté ambivalente (une scène d'amour splendide sur le toit de l'immeuble entre Léonard et Michelle), glacées et splendides, fortes et éphémères.

Le dénouement, tendu, nerveux, met alors tout en rapport ténu, dans ce qui s'avère un chef d'oeuvre de construction cinématographique et vous renvoie à d'éternelles questions : l'amour n'est-il qu'un placebo conçu pour rendre l'existence et la solitude supportables, une forme d'arnaque consentie ou une force impossible à mobiliser ? Les choix qui s'offrent à nous ne sont-ils qu'illusion parfaite ?