
Moi aussi, j’aimerais bien vous raconter ma vie de tous les jours. Mais j’ai bien peur de n’avoir strictement rien à raconter de particulièrement intéressant. J’aimerais bien être le petit narrateur de mon quotidien, mais je constate chaque jour qu’il ne s’y passe rien qui vaille la peine d’y perdre le temps d’une rédaction. J’aimerais moi aussi vous faire part de situations à la fois inhabituelles et banales, de petites habitudes cocasses me caractérisant drolatiquement, provoquer le « moi aussi » compatissant des autres. Vous faire croire que je m’amuse à vivre. Mais ce serait mentir.
J’aimerais bien par exemple vous raconter comment je me brosse les dents. Ce serait sympa. Je me rappelle avoir lu un livre où l’auteur vous en donnait une dizaine de pages. Il expliquait comment ça lui était venu de se brosser les dents mais aussi la langue. Qu’aurais-je à dire là-dessus ? Quand je me brosse les dents, il ne se passe rien. Je me brosse les dents. Petit, je me les brossais tellement fort que mes gencives saignaient. Tu parles d’une aventure. Et bien non, quand je me brosse les dents, il ne se passe rien. Je me brosse les dents, en bonne et due forme, je crache dans le lavabo, la mine enfarinée, pâte de dentifrice et salive mêlées ; le tout a parfois une couleur brunâtre écœurante (à cause du demi-litre de café que je me suis enfilé quelques minutes auparavant). Je ne me brosse même pas la langue. J’ai essayé, mais ça me donne envie de dégueuler. Alors, j’ai décidé que ce n’était pas pour moi. Tant pis pour la mauvaise haleine (dont on dit qu’elle a la langue (non brossée) pour principale origine ; je ne vais pas arrêter de fumer une clope au lever non plus ; j’ai la volonté d’une huitre…). Bref, je ne suis pas comme l’auteur sus évoqué. Mon brossage de dents n’a rien d’une épopée. Il n’y a rien là dedans qui puisse me servir dans l’érection de quelque théorie que ce soit, rien là dedans qui puisse me permettre d’en déduire une vérité universelle.
Et je fais tout de la même façon. Je prends le métro comme ça, je marche dans la rue comme ça, j’enfile mon pantalon comme ça, je n’aime pas mon boulot comme ça, je me gratte le dos comme ça. Je parle à mon voisin de bureau comme ça. J’achète l’Equipe comme ça. Je me plonge dans mon livre comme ça. Je martyrise mon clavier exactement comme ça, me demandant sans cesse pourquoi je ne suis pas un mec quotidiennement facétieux, même quand il prend un vieil escalator rouillé ou quand il se gratte le front pensivement.
Je crois que je suis un androïde du quotidien.