L'autre soir, j’écoutais la fameuse version de Porgy and Bess, enregistrée par Miles Davis et l’orchestre conduit par Gil Evans. En feuilletant le livret du disque, je suis tombé en arrêt devant cette photo (que j’ai pourtant vue une bonne centaine de fois sans jamais lui trouver quoi que ce soit de particulier).
Miles est le maître du temps. Et de son emploi. Au sens propre, comme au figuré. Il se pointe au studio à l’heure qui lui chante, parfois ponctuel, parfois en retard de plusieurs heures, avec un naturel confondant, comme une diva. Sans dire un mot, sans jamais s’excuser, il s’installe, fait sa balance de son, déplie ses partitions et joue, derrière, à coté, par-dessus, en dessous de l’horlogerie suisse qu’est l’orchestre d’Evans. Et si vous osez lui dire qu’il se comporte en diva, que sa virilité en prend subitement ombrage, il vous file en retour une beigne de camionneur pile à la pointe du menton. Parce que Miles n’aime pas que l’on mette en doute son talent, son professionnalisme, son intuition, sa virilité, son identité. Son jeu suit la même courbe, imprévisible et fluctuante. Miles sait mieux que quiconque jouer derrière un grand ensemble. Il est doué de cette science là. Quand certains se noient dans la profusion des arrangements ou tentent vainement de rivaliser avec la puissance de l’orchestre, Miles est comme un poisson dans l’eau. La partition devient un support temporel, linéaire sur lequel il va et vient à sa guise : parfois ponctuel, parfois à la bourre. Armé du même naturel, comme si lui seul entendait des choses qui ne sont pas ; ou qui ne sont que pour lui.
Sur cette photo donc, Miles s’offre une pause. Il tient un joint entre son index et son majeur. Il sourit. Se la joue à la coule. Le studio pue la Marie-Jeanne, mais personne n’osera se plaindre, c’est Miles !, et Miles qui n’est pourtant pas amateur d’herbe a besoin de tempérer sa consommation d’héro. Pour se désintoxiquer, Miles utilise aussi la cocaïne, mais on imagine mal une photo destinée au livret sur laquelle il s’enfilerait une ligne de coke.
Son sourire a un petit coté chambreur. Miles sait qu’il joue sur du velours, il n’est plus le petit gars jamais content qui jouait avec les grands dans l’orchestre de Dizzie, qui se faisait charrier par Bird et consorts. Désormais, il joue dans la même cour, voire dans la cour du dessus. Miles est plus noir, plus furieux, plus classe, plus vaudou, plus tout ce que vous voulez que quiconque, défiez-le à propos de n’importe quel truc, il relèvera et vous filera la pâtée de vos rêves !
Devant lui, on aperçoit un pupitre qui porte des partitions en désordre. On distingue celles de "Prayer" et du poignant "My Man's gone now", pièces clés de l’opéra de Gershwin. Les notes, complexes, révolutionnaires, sont étalées là, minuscules, pionnières, prêtes à être jouées, entités mortes à qui l’on va insuffler de la vie. Ce jour là, Miles Davis et Gil Evans enregistrent une œuvre qui fera date dans l’Histoire tumultueuse du jazz, ainsi que dans la plus petite, de leur collaboration. Mais Miles a le sourire, il joue avec l’Histoire comme un jockey avec sa monture. Même pour l’Histoire, il y a un temps pour tout ; l’un d’entre eux consisterait à porter un trompettiste nommé Davis puant la Marijuana sur ses épaules.
De ce disque, Evans dit qu’il a été enregistré à trois : Miles, lui-même et l’âme de Gershwin en personne, flottant dans le studio. Convoquée par un Miles en retard dont le jeu semble disposer de six sens. Mon morceau favori de cette version de Porgy and Bess, c'est la pièce d'ouverture : "Buzzard Song". Dans l'opéra, ce titre coïncide avec l'apparition du destin. Le busard, c'est l'oiseau de mauvais augure, le choryphée qui emportera les héros de la tragédie dans un océan de tourments. Dans "Buzzard Song", l'orchestre d'Evans débute et claironne un air suraigu, tapageur, hystérique, violent comme la fatalité. [La fatalité, tu parles, on parierait qu’elle choisit toujours les mêmes !] Les notes explosent pour ainsi dire aux oreilles de l'auditeur. Ce n’est que lorsque tout se calme que Miles fait son entrée véritable, sur un swing de nuit sans lune. Il y a le destin implacable et le vol altier, planant du busard, les deux faces d’une seule et même pièce, illustrant à merveille ce que doit être (ou devrait être) toute œuvre de jazz : l'union crasseuse de la fureur et de l’élégance !
Il paraît que de nos jours, "Porgy and Bess" attise la controverse. Certains affirment que l’opéra véhicule des clichés racistes. C’est à vrai dire une réflexion que je ne me suis jamais faite. Et je ne suis pas certain que Miles et Evans se soient interrogés une seule seconde là-dessus. M’est avis qu’on ne peut pas – prendre le risque de – faire à un gars comme Miles Davis le procès de véhiculer des clichés sur ses frères de douleur. J’aurais bien aimé qu’on lui pose la question pour voir. « Mr Davis, cela ne vous dérange-t-il pas de véhiculer des clichés sur le peuple noir en… » Crachotements, veuillez nous excuser pour cette interruption temporaire de l’image ! Sans rire, il paraît que Sydney Poitier et Dorothy Dandridge (les stars de cinéma noires de l’époque) auraient traîné les pieds pour endosser les rôles titres au cinéma. C’est ce qu’on dit.
Bien entendu, si l'on étudie de plus près le sujet de l'opéra, on se rend compte que l’histoire comporte beaucoup de lourdeurs, que les personnages sont grossièrement dessinés, caricaturaux (la femme courageuse malgré la violence du destin, l’estropié miséreux…) et aussi qu’ils emploient un langage de charretier, à la syntaxe et à l’orthographe douteux (« I loves you Porgy »). C’est un fait. Ça a un coté « Bohème » mal fichu, ce qui nous fait dire que les opéras de Puccini, sont également loin d’être d’une finesse absolue. Et alors ? Personne ne va reprocher non plus au rappeur Snoop Dog de faire passer tous les afro-américains pour des obsédés du cul, camés jusqu’à l’os, prêts à tirer au fusil d’assaut sur n’importe quel quidam, à la moindre parole jugée déplacée. Que fait la police, bordel ? Gershwin n’est pas un dramaturge, on peut l'exempter du reproche, c’est son frère Ira qui s’y colle et le moins que l’on puisse dire, c’est que ses mots ont davantage de valeur lyrique que de valeur littéraire. Mais si l’opéra ne parvient pas à conduire son intrigue en nuances, il retranscrit néanmoins parfaitement la quintessence de ce qu’est l’identité musicale noire. Tout en la faisant évoluer. Et en l’espèce, plus aucune caricature. Aucune facilité à l’horizon.
En réalité, le procès d’intention ne tient pas la route ou il nous passe large-large au-dessus des tifs. Porgy and Bess fait partie de l’Histoire de la musique américaine et on le doit en grande partie aux musiciens noirs eux-mêmes (qui ne s’y sont pas trompés), eux qui, à travers le jazz, n’ont cessé de l’intégrer à leur répertoire. D’en jouer les pièces, inlassablement. Quel musicien de jazz n’a pas au moins une fois donné sa version de Summertime ? De « It ain’t sincerely so ? ». Que dire de la version aux petits oignons d’Armstrong et d’Ella Fitzgerald ? ça compte pour que dalle ? Tout cela ne tient pas une seule seconde.
Et le sourire de Miles sur cette photo, est là pour en attester.
