Ils regardent tous la mosaïque bleue ébréchée de la cabine de douche. Ils ressemblent à des limiers de pacotille. Leur puberté est mal achevée, un duvet brun s’étend anarchiquement au-dessus de leurs lèvres et des cratères d’acné mangent la peau de leur visage. Ici, un Holmes en short, torse nu, mâche une allumette, là, un Watson en tong, débraillé, tire-bouchonne de son index biscornu l’extrémité de son t-shirt aux couleurs de fleurs hawaïennes. Sur la mosaïque azur, il n’y a pas de sang, pas de touffes de cheveux, pas d’ongles cassés. Pas de crime, au sens où nous l’entendons. Du sable ramené de la plage. Personne n’ira se pencher, une loupe à la main, pour inspecter de plus près la chose qui repose là, à quelques mètres de l’assemblée. Scotland Yard peut dormir tranquille. Les autres n’y croyaient pas. Alors, je leur ai montré ! Ouvrant la porte en faisant jouer mes épaules, j’ai pointé mon doigt vers le sol sans dire un mot ; goûtant leur silence admiratif.
J’étais alors en vacances dans l’Hérault, avec mes grands-parents. Dans un camping situé non loin du bord de mer. Mes grands-parents n’étaient pas très fondus de nouveautés, je dois le dire. Ils partaient chaque année au même endroit, plantaient chaque année leur caravane pliante exactement au même emplacement. Et je ne vous parle pas des repas qui étaient tous (ou presque) invariablement les mêmes. Des programmes de la journée qui ne subissaient jamais la moindre incartade. Malgré cela, j’ai passé auprès d’eux les plus belles vacances de mon enfance (pourtant, aujourd’hui, je ne déteste rien davantage que camper, c’est à n’y rien comprendre). Je partais donc chaque année avec eux et avec mon cousin, L. Chaque année, avant de partir, nous mettions au point une sorte de compétition, visant à récompenser celui qui lèverait le plus de gonzesses.
Cette année-là fut néanmoins différente.
Appelons là l’année de la timbale ! Elle s’appelait en fait Céline et je trouvais déjà à l’époque que c’était un prénom idiot. D’une idiotie banale, je veux dire. Elle était jolie et elle me le semblait encore davantage puisque le grand gars de vingt ans, qui campait juste en face de nous la trouvait particulièrement désirable. J’avais tout juste 15 ans et elle venait tout juste de fêter ses 17 ans. 17 ans, à l’époque, ça me paraissait un âge impressionnant. 17, 18 ans, dans mon imagination, c’était exactement la même chose ! Il ne lui restait qu’un an pour atteindre la majorité, dans mon esprit, cette année n’était qu’une poussière ! Autant dire qu’elle l’était déjà : majeure ! A mes yeux, elle me détournait ! Quand je pelotais joyeusement ses deux seins (relativement importants, de mon point de vue), j’avais alors l’impression de changer de dimension. Je laissais derrière moi les troupeaux de petits seins mal fichus des antérieures conquêtes de mon âge. Je devenais un personnage de fiction : ce genre de garçon vaguement imbécile qui se faisait déniaiser dans les téléfilms érotiques italiens par une femme lubrique et désœuvrée d’âge mûr. Moi et Gina Lolobrigida !
Il n’en était rien bien sûr. Céline disait n’avoir connu qu’un seul autre amant avant moi et je me rendis très vite compte qu’elle disait vrai. Elle ne m’apprit rien et ce déniaisage-debout, apocalyptique, pratiqué contre la paroi d’une cabine de douche, me laissa aussi niais qu’auparavant. Davantage peut-être. Ne me restait in fine que la fierté débile d’avoir mené mon sexe à la rencontre d’un autre, protégé par une étanche cloison de latex. Ne me restait plus (surtout) que la satisfaction de pouvoir m’en vanter auprès de mes copains de vacances, en leur montrant mon préservatif usagé, abandonné à dessein dans la cabine de douche. Personne ne remarqua qu’il était vide de toute semence. C’était ma première fois. Ou une sorte de première fois.
Mes vacances se terminèrent une semaine plus tôt que celle de ma première amante. Le matin de mon départ, Céline se glissa hors du logis familial (son père était une sorte de patriarche dégénéré qui surveillait sa fille comme le lait sur le feu) pour me dire au revoir. Une dernière fois. Elle glissa fiévreusement sa langue dans ma bouche et également un petit papier dans ma main, pour que je lui écrive. A mon retour, je découvris sur mon bureau une carte postale constellée de cœurs roses, d’amour naïf, rédigée hâtivement par ses soins. Et j’y répondis, par une lettre longue, aussi enflammée que malhabile. Je ne reçus jamais aucune réponse. Mes amis de vacances s’étaient bien sûr empressés de lui raconter mes vantardises de bistouquet.
Peut-être se souvient-elle encore aujourd’hui du petit conard satisfait de lui-même que j’étais alors. Peut-être ai-je depuis sombré dans un oubli mérité ! Là où terminent tous les petits merdeux de mon espèce. C’était ma première fois. Je ne sais pas si cela m’a changé. Ni en quoi, pour tout dire. On ne se rend jamais vraiment compte de ce genre de choses. Ce que je peux dire, c’est que l’année suivante, je partis en vacances en Ardèche, sans mes grands-parents. Et que je me souviens de Claire et d’Estelle. Mais c’est une autre histoire.
[Ce texte m’a été commandé par D.Goux. Je me permets donc de taguer 4 autres pensionnaires : Mr Poireau ; Balmeyer (même si je suis certain qu’il l’a déjà raconté) ; Lucia Mel (qui va me jeter des pierres) ; Manutara]

En fait, c'est quasiment impossible de commenter ce genre de texte. Mais je tiens à dire que je l'ai lu, voilà.
RépondreSupprimerMoi, je vais commenter le commentaire de Suzanne : il est très joli. Il n'empêche qu'être déniaisé par une Céline qui, les années ayant passé, n'a jamais songé à ce marier, est limite correct.
RépondreSupprimer'de dieu, Gina Lolobrigida ! Quelle première fois !
RépondreSupprimerSi mes souvenirs sont bons, elle ressemblait plus à Marie Thérèse Casey. Un peu plus jeune, peut être... :)
Ah, oui, il est bien, celui-là ! C'est idiot, ce que je vais écrire, mais : on dirait moi. un "moi" qui aurait vécu les choses un peu autrement, rien de plus ni de moins. C'est peut-être l'heure tardive, mais j'en arrive à une certaine nostalgie de VOTRE première à vous.
RépondreSupprimerEn fait, votre Céline vous a offert une sorte de voyage au bout de la nuit;
RépondreSupprimer(Oui, oui, je sais...)
Bon sang, un gars qui écrit comme ça et me fait l'honneur de sa visite...
RépondreSupprimerJe me sens humble.
Poison,
RépondreSupprimerOui, mais ne flatte pas trop Dorham, après il ne sent plus pisser.
@ Nicolas
RépondreSupprimerPisser dans le préservatif ?
:D
Suzanne,
RépondreSupprimerc'est vrai que ce n'est pas facile.
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Arf,
Marie-Pierre, non ? :)
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Didier Goux,
vous et moi avons trop de défauts ! Pour la référence, à Céline, ça m'est venu aussi. Content que ça vous plaise !
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Poison Social,
merci de ta visite et de ton mot.
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Nicolas,
Mais non, mais non...
Moi aussi j'ai lu, avec délectation, comme d'habitude.
RépondreSupprimerPar contre, c'est avec horreur que j'ai vu que vous me comptiez parmi les enchainés.
Mais bon....
Manutara,
RépondreSupprimerBen, je sais...
Je n'aime pas trop les chaines non plus, vous savez ! Au moins, en l'espèce, ce n'est pas une suite de questions idiotes : plutôt un exercice imposé.
C'était plus précisément un clin d'oeil, parce que j'aime aussi vous lire.
J'irais bien exhumer Emma Stanton, qui m'a impressionnée lors de ses (fugitives) apparitions.
RépondreSupprimerSuzanne,
RépondreSupprimerC'est ça ! Je ne suis pas maso non plus mais je crois qu'elle connait l'histoire tout de même et d'autres, encore moins reluisantes !
Bref, elle sait qui elle a épousé ! C'est pire que tout ce que vous pouvez imaginer...
oui, Marie-Pierre exact ! Enfin bref, rien de Gina quoi ! :)
RépondreSupprimeren lisant je me disais : heureusement que moi, je ne dois pas raconter la même chose (enfin, celle qui m'est arrivée à moi), et j'appréciais le style, l'élégance avec laquelle tu nous le contas... Et... bing !!! patatras ! Bon, tu peux imaginer que je vais essayer de contourner la chose... (si j'ose dire), mais je serai sincère, à ma façon... ;-)))
RépondreSupprimerMoi je voudrais bien l'autre histoire car celle-ci est passée trop vite (sans allusion déplacée)...
RépondreSupprimerChapeau bas mister Dorhamounet.
Quelle belle idée a eu Didier avec ce sujet !
Arf,
RépondreSupprimerC'était au Petit théâtre de Bouvard ? ;)
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Lucia,
Il n'est pas dit que l'on ne puisse pas un peu tordre la vérité : c'est le mystère de celui qui se raconte. :)
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Zo,
Si je racontais toutes ces histoires, je finirai vraiment par me faire une réputation horrible. Heureusement que j'ai changé (comme Sarko) :)
(quels baratineurs, ces ritals, pffff)
RépondreSupprimerSuzanne,
RépondreSupprimerC'est aussi ce qui fait notre charme !
Dorham,
RépondreSupprimerJustement alors tu peux raconter...
(Signé : la fille qui n'abandonne jamais)
C'est à dire que c'est compliqué parce que pour raconter Estelle et Claire, il faut aussi raconter Olfa (oui, je sais, c'est un prénom étrange)... Bref, c'est vraiment une longue histoire... Comme si l'on faisait une métaphore filée avec mon idiotie congénitale d'adolescent débile !
RépondreSupprimerNe me dis pas que la difficulté te rebute ?
RépondreSupprimerBen, tu sais que je ne suis pas très à l'aise avec les récits autobio...
RépondreSupprimerCe blog est officiellement ma découverte du mois :)
RépondreSupprimeron se languit...
RépondreSupprimerLucia,
RépondreSupprimerJe suis indécis en ce moment...