lundi 12 octobre 2009

La première fois (Love me one time - in the shower - tonight)



Ils regardent tous la mosaïque bleue ébréchée de la cabine de douche. Ils ressemblent à des limiers de pacotille. Leur puberté est mal achevée, un duvet brun s’étend anarchiquement au-dessus de leurs lèvres et des cratères d’acné mangent la peau de leur visage. Ici, un Holmes en short, torse nu, mâche une allumette, là, un Watson en tong, débraillé, tire-bouchonne de son index biscornu l’extrémité de son t-shirt aux couleurs de fleurs hawaïennes. Sur la mosaïque azur, il n’y a pas de sang, pas de touffes de cheveux, pas d’ongles cassés. Pas de crime, au sens où nous l’entendons. Du sable ramené de la plage. Personne n’ira se pencher, une loupe à la main, pour inspecter de plus près la chose qui repose là, à quelques mètres de l’assemblée. Scotland Yard peut dormir tranquille. Les autres n’y croyaient pas. Alors, je leur ai montré ! Ouvrant la porte en faisant jouer mes épaules, j’ai pointé mon doigt vers le sol sans dire un mot ; goûtant leur silence admiratif.

J’étais alors en vacances dans l’Hérault, avec mes grands-parents. Dans un camping situé non loin du bord de mer. Mes grands-parents n’étaient pas très fondus de nouveautés, je dois le dire. Ils partaient chaque année au même endroit, plantaient chaque année leur caravane pliante exactement au même emplacement. Et je ne vous parle pas des repas qui étaient tous (ou presque) invariablement les mêmes. Des programmes de la journée qui ne subissaient jamais la moindre incartade. Malgré cela, j’ai passé auprès d’eux les plus belles vacances de mon enfance (pourtant, aujourd’hui, je ne déteste rien davantage que camper, c’est à n’y rien comprendre). Je partais donc chaque année avec eux et avec mon cousin, L. Chaque année, avant de partir, nous mettions au point une sorte de compétition, visant à récompenser celui qui lèverait le plus de gonzesses.

Cette année-là fut néanmoins différente.

Appelons là l’année de la timbale ! Elle s’appelait en fait Céline et je trouvais déjà à l’époque que c’était un prénom idiot. D’une idiotie banale, je veux dire. Elle était jolie et elle me le semblait encore davantage puisque le grand gars de vingt ans, qui campait juste en face de nous la trouvait particulièrement désirable. J’avais tout juste 15 ans et elle venait tout juste de fêter ses 17 ans. 17 ans, à l’époque, ça me paraissait un âge impressionnant. 17, 18 ans, dans mon imagination, c’était exactement la même chose ! Il ne lui restait qu’un an pour atteindre la majorité, dans mon esprit, cette année n’était qu’une poussière ! Autant dire qu’elle l’était déjà : majeure ! A mes yeux, elle me détournait ! Quand je pelotais joyeusement ses deux seins (relativement importants, de mon point de vue), j’avais alors l’impression de changer de dimension. Je laissais derrière moi les troupeaux de petits seins mal fichus des antérieures conquêtes de mon âge. Je devenais un personnage de fiction : ce genre de garçon vaguement imbécile qui se faisait déniaiser dans les téléfilms érotiques italiens par une femme lubrique et désœuvrée d’âge mûr. Moi et Gina Lolobrigida !

Il n’en était rien bien sûr. Céline disait n’avoir connu qu’un seul autre amant avant moi et je me rendis très vite compte qu’elle disait vrai. Elle ne m’apprit rien et ce déniaisage-debout, apocalyptique, pratiqué contre la paroi d’une cabine de douche, me laissa aussi niais qu’auparavant. Davantage peut-être. Ne me restait in fine que la fierté débile d’avoir mené mon sexe à la rencontre d’un autre, protégé par une étanche cloison de latex. Ne me restait plus (surtout) que la satisfaction de pouvoir m’en vanter auprès de mes copains de vacances, en leur montrant mon préservatif usagé, abandonné à dessein dans la cabine de douche. Personne ne remarqua qu’il était vide de toute semence. C’était ma première fois. Ou une sorte de première fois.

Mes vacances se terminèrent une semaine plus tôt que celle de ma première amante. Le matin de mon départ, Céline se glissa hors du logis familial (son père était une sorte de patriarche dégénéré qui surveillait sa fille comme le lait sur le feu) pour me dire au revoir. Une dernière fois. Elle glissa fiévreusement sa langue dans ma bouche et également un petit papier dans ma main, pour que je lui écrive. A mon retour, je découvris sur mon bureau une carte postale constellée de cœurs roses, d’amour naïf, rédigée hâtivement par ses soins. Et j’y répondis, par une lettre longue, aussi enflammée que malhabile. Je ne reçus jamais aucune réponse. Mes amis de vacances s’étaient bien sûr empressés de lui raconter mes vantardises de bistouquet.

Peut-être se souvient-elle encore aujourd’hui du petit conard satisfait de lui-même que j’étais alors. Peut-être ai-je depuis sombré dans un oubli mérité ! Là où terminent tous les petits merdeux de mon espèce. C’était ma première fois. Je ne sais pas si cela m’a changé. Ni en quoi, pour tout dire. On ne se rend jamais vraiment compte de ce genre de choses. Ce que je peux dire, c’est que l’année suivante, je partis en vacances en Ardèche, sans mes grands-parents. Et que je me souviens de Claire et d’Estelle. Mais c’est une autre histoire.


[Ce texte m’a été commandé par D.Goux. Je me permets donc de taguer 4 autres pensionnaires : Mr Poireau ; Balmeyer (même si je suis certain qu’il l’a déjà raconté) ; Lucia Mel (qui va me jeter des pierres) ; Manutara]