jeudi 22 octobre 2009

Souvenirs du futur



Depuis ce matin, c’est une évidence.

Je ne vais pas pouvoir bosser comme ça jusqu’à 60 ans. Enfin, 60 ans, je rêve là, jusqu’à 65 ou 70 ans ! Je ne vais pas pouvoir. Si ça continue comme ça, je vais crever en exercice. Comme Pompidou, sauf qu’on ne me fera pas de journée de deuil nationale. Je n’aime pas travailler, c’est vrai. Le travail (pas seulement le mien, mais tout travail), que j’essaie somme toute de faire toujours consciencieusement (c'est le pire !), ne m’apporte aucune satisfaction. Je serais homme de Cro-Magnon, ce serait du pareil au même. Devant un Mammouth étendu pour le compte, transpercé de part en part, mastodonte à mes pieds, moi, petit monstre seulement vêtu d’une peau de tigre à grandes dents (je ne sais pas comment se nomme cette bête préhistorique et j’ai la flemme de chercher), je serais pareillement blasé. « Ouais, murmurerais-je, c’est une belle bête, c’est sûr ! »

Travailler m’emmerde. M’emmerde dans les grandes largeurs. M’emmerde royalement. Et imaginer que je puisse m’emmerder de la sorte pendant encore 30 bonnes années bien dodues me laisse présager le pire. Décrépitude. Désespérance. Décadence. La Trinité selon le Pôle Emploi.

En ce moment, je lis « Dégât des eaux » de Westlake. Je vous le conseille. Comme d’habitude, je me régale. Dans le métro, j’éclate de rire comme un idiot en lisant certains passages et les gens me regardent comme si j’étais demeuré. Westlake a une écriture fabuleusement visuelle et un esprit qui frôle le burlesque. Une imagination folle. A l’heure qu’il est, son personnage récurrent, cambrioleur de son état, a disparu tandis qu’il essayait avec quelques potes de sa fraternité de récupérer un cercueil bourré de thune au fond d’un réservoir d’eau profond de plus de 20 mètres. Si vous voulez tout savoir, le cercueil a été enterré derrière la gare d’une ville enfouie depuis sous les eaux par la construction d’un barrage. A l’heure qu’il est, donc, Dormunder a disparu et on subodore qu’il est sous la flotte à survivre comme il peut. Et il en est à sa troisième tentative. Les deux précédentes ont failli le tuer. Ceci me fait penser qu’une carrière dans le grand banditisme est à exclure. Trop compliqué, trop épuisant, trop dangereux.

Je ne risque pas non plus de gagner au loto, je ne joue pas, le principe me semble ignominieux. Ce que vous gagnez, c’est ce que les autres pauvres ont payé pour perdre. De ce coté là, je suis donc bien heureusement prémuni. Et pourtant, il va bien falloir que je trouve une porte de sortie. Quelque chose qui me sorte de là. Quand j’étais gosse, mon père me répétait sans cesse que « dans la vie, on ne fait pas ce qu’on veut » et je ne mesurais pas à l’époque à quel point il se trouvait dans le vrai. Justement, le voilà, mon paternel au pied de cette montagne que l’on nomme retraite. Il n’a pas l’air de le vivre très bien, mais ça va venir. J’en fréquente plein des retraités joyeux, hilares. Je connais un type qui vient de prendre sa retraite, il affirme ne s’être jamais senti aussi bien que depuis qu’il n’a plus que le temps à considérer devant lui.

Je suis là, comme une excroissance ballonnée, à me dire qu’il va me falloir arrêter plein de trucs. Parce que je vieillis. Arrêter de me faire du mouron pour un rien. Arrêter de fumer parce que c’est une putain de saloperie qui dégomme à peu près tout dans l’organisme. Arrêter de bouffer n’importe quoi sous peine de ressembler à un morse apathique. Arrêter de me mettre dans des colères noires parce que ce n’est pas bon pour les artères. Arrêter, arrêter, arrêter. En vieillissant, on s’ampute des morceaux de plaisir.

Ce que j’aimerais bien amputer, c’est ce job à plein temps qui m’emmerde au-delà du raisonnable. J’ai une tronçonneuse dans la main et ça me démange, comme la guitare d'Yves Duteil, de couper la branche sur laquelle je suis assis. Histoire de couler mes après-midis dans ce réservoir plein de flotte, avec John Dortmunder.