
Hasard du calendrier, hier deux nations intimement liées par l’Histoire, la France et l’Algérie, ont qualifié leur nation pour la prochaine Coupe du Monde ; qui se déroulera comme chacun sait en Afrique du Sud l’été prochain. A l’échelle de l’humanité, ces deux événements sont de micro-événements. Considérés par des individus qui n’auraient strictement aucun goût pour le football, ils pourraient passer pour parfaitement anecdotiques, si bien entendu l’emballement médiatique qui entourait les deux événements n’était si retentissant. En d’autres termes, on a beau s’en foutre de toutes ces histoires de ballon rond auxquelles on ne comprend rien, la déferlante des commentaires (de bistro) du lendemain n’épargne personne.
Il est maintenant établi que l’équipe de France n’a aucun style et qu’elle ne parvient pas à aligner plus de deux passes consécutivement. Il est de notoriété publique que son sélectionneur manque à la fois de compétence et d’imagination, et que le groupe dont il a la charge est à son image ; incapable de s’adapter en fonction des aléas d’une rencontre, figé dans le peu de principes dont il dispose. Déficiente dans l’occupation du terrain, dans l’exploitation de la largeur, incapable, malgré une tactique censée favoriser les débordements d’apporter le moindre surnombre en attaque, de créer le moindre décalage, l’équipe de Domenech a reçu hier une leçon de football, dispensée par le vieil italien Trapattoni, dont les deux tactiques (différentes aux matchs aller et retour) auraient dû être payantes, si les attaquants irlandais avaient fait preuve d’un peu plus de réalisme offensif. On le sait, les anglais ont inventé le jeu, les italiens ont appris au monde comment il convenait d’y jouer. Hélas, les considérations tactiques n’ont pas valeur de science exacte. Elles n’intègrent pas l’éventualité d’une erreur d’arbitrage.
Les français sont bons. Ils se sentent mal à l’aise de ne pas avoir mérité leur victoire. Ils compatissent avec le peuple irlandais, qu’ils considèrent fier, défendant toujours bien haut ses couleurs. Le français est ainsi, il considère que certains nationalismes sont honorables quand d’autres ne le sont pas. Le patriotisme irlandais est l’expression d’un grand courage. Celui des américains est répugnant. Celui des français…et bien, on n’ose même pas l’envisager (à peine se laisse-t-on peindre un drapeau bleu-blanc-rouge sur la joue le temps d’une rencontre sportive). Donc, devant ces braves irlandais, qui ont le droit inaliénable d’être fiers d’eux-mêmes, de leurs couleurs et de leur pays, le français se sent un peu honteux de devoir sa qualification à une erreur d’arbitrage. Accessoirement, le français se demande même si Thierry Henry, coupable d’avoir utilisé frauduleusement sa main gauche pour contrôler le ballon à proximité du but adverse, n’aurait pas dû lui-même signaler son incartade, s’il n’aurait pas dû se rapprocher de l’officiel pour avouer son crime odieux et demander l’annulation du but comme du ticket sud-africain qui l’accompagnait ? Ça sent le mousquetaire ! Le français est ainsi, il a une très haute considération de la justice.
Qu’auraient fait les irlandais (et leur entraineur italien) s’ils avaient remporté la victoire dans les mêmes conditions ? Ils auraient sans doute avancé l’argument suivant : nous sommes une petite nation, pour une fois qu’on n’est pas les dindons de la farce… Et puis, ils se seraient empressés de chanter, de festoyer et de picoler de la bière. Est-ce à dire que les irlandais sont moins épris de justice que les français ? Non, c’est leur droit reconnu à la fierté et à l’orgueil qui leur permet ce genre d’outrances.
Les algériens donc, eux aussi, se sont qualifiés pour la Coupe du Monde, et ce, sans outrepasser le règlement. Curieux hoquet de l’Histoire. Dans certaines grandes villes de France, on a pu assister à de véritables scènes de liesse. Voilà qui va sans doute donner du grain à moudre au moulin du Grand Débat Officiel sur l’Identité Nationale. Dans notre pays de France, encore engourdi par les scrupules d’un lendemain de crime, on voit pulluler des drapeaux algériens, une identité nationale forte s’affirmer à l’intérieur de la nôtre, en cours d’érosion de toute manière puisque sujette à caution (enfin, débat…débat !). Je peux vous dire qu’on attend avec impatience les commentaires réactionnaires que ne manqueront pas de susciter ces effusions, les péroraisons sarcastiques des Zemmour, des laïcards-qui-ripostent et des excités de la République. On les savoure à l’avance, comme aujourd’hui Domenech savoure sa médiocre victoire.
La France et l’Algérie ont un peu plus de six mois pour préparer la grande compétition mondiale qui s’annonce. Avec un peu de chance, le hasard du tirage au sort leur offrira la possibilité de s’affronter sur le terrain. Les médias, les Zemmour, les laïcards psychorigides auront de quoi gloser. Avec un peu de chance, les Zemmour verront l’Algérie vaincre l’équipe de France, et les algériens, fils d’algériens, petits-fils d’algériens envahir les rues et chanter en langue étrangère des slogans de joie. Ils y trouveront sans doute de quoi vérifier leurs assertions. C’est tout le mal qu’on leur souhaite, car nous souhaitons le bonheur de chacun. Car s’il est vrai que les portugais de France (ce n’est qu’un exemple hein) ont le droit d’être fiers de leur pays d’origine (voir les commentaires dégoulinants d’avant match de la demi-finale France-Portugal lors de la dernière Coupe du Monde en 2006), s’il est vrai que cette identité nationale dans l’identité nationale n’est aucunement menaçante pour la cohésion de notre nation, il n’en va évidemment pas de même pour les algériens, que l’on soupçonne de s’aimer à tel point qu’ils nous détestent nécessairement.
Enfin, puisqu’on vous le dit : après tout, ce n’est que du football.