
Jeudi, j’ai rendez-vous avec mon toubib. Une mexicaine. Enfin, c’est ce que j’avais pensé dans un premier temps à cause de son nom, mais une voisine m’a dit depuis qu’elle était chilienne. Ou colombienne. Ou péruvienne peut-être, enfin, je ne sais plus trop. Ce n’est pas très important de toute manière. Elle est toute petite ma toubib, elle parle toujours d’un ton monocorde, uniforme, comme si elle avait une ligne droite coincée dans la gorge. Elle doit avoir une quarantaine d’années, peut-être moins. Elle est appliquée, soucieuse, elle ne prend pas son boulot par dessus la jambe. Elle a de la moustache aussi (un petit duvet noir au-dessus des lèvres) et à chaque fois que je vais la voir, je me demande pourquoi elle ne se la fait pas épiler. Je me demande si ça plait à son mari et du coup, je me demande si elle en a un, de mari… A sa place, je me la raserais moi, indépendamment de l’avis des autres, mais je suppose que l’on a tous une manière différente d’appréhender les pilosités indésirables. Par exemple, moi, je ne m’épile rien, à part les sourcils quand ils deviennent trop bordéliques et que je commence à ressembler à Boris Karloff un lendemain de cuite. Je ne me rase pas trop souvent, parce que j’ai une peau délicate et que les merdes soi-disant hypoallergéniques qu’on nous vend n’ont que très peu d’effets sur moi – sans doute sur quiconque d’ailleurs. Je ne m’épile pas le torse non plus, faut pas rêver, rien de rien, mes poils me sont chers, constitutifs de mon identité masculine et je suis sidéré quand j’apprends que la dernière mode chez les adolescents consiste à se dépoiler les couilles et à tailler en buisson sa masse de poils pubiens.
Toujours est-il que jeudi, j’ai rendez-vous avec elle. Cela n’a rien d’un rendez-vous galant, j’ai rendez-vous avec elle, à onze heures, dans son cabinet. Je ne suis pas malade, je n’y vais pas pour qu’elle me soigne un rhume, une angine, une gastroentérite ou une bronchite. Je n’y vais pas non plus parce que je subodore qu’une infection sourde et sous-jacente menace mon organisme de destruction, ce qui est un mal fréquent chez moi, je me dois de l’avouer ; un mal plus aiguë depuis quelques temps. Je suis le genre de gars qui regarde le Journal Télévisé puis file chez le docteur. Oui, je suis ce genre de gars là. Je suis aussi le genre de gars qui fouine sur les forums médicaux dans l’espoir de parvenir à s’auto-diagnostiquer. Les forums médicaux, c’est bien la plaie du monde moderne. Une armée d’anxieux a constitué sur le net une funeste agora qui, dans un vacarme indescriptible, se rassure, s’inquiète, se fait du mal pour se faire du bien. Moi, j’ai ci, moi j’ai ça. Le point de non retour, ce serait l’inscription et l’intervention. J’ai ci, j’ai ça, dites-moi donc ce que j’ai bande de jean-foutre ! Je ne me suis pas encore inscrit, je me situe donc encore à la frontière du monde réel, quand j’aurais basculé de l’autre coté, vous ne me reverrez plus, j’aurais alors disparu du monde des hommes. Aujourd’hui, je me borne à la seule lecture de ces échanges atterrants. J’en ressors bien entendu plus angoissé qu’avant, mais également satisfait de constater qu’il y a plus fou que moi.
Mais enfin non, je ne vais pas voir le toubib pour qu’on me rassure, qu’on me dissuade de suivre ces débats d’hypocondriaques solitaires. Je suis assez grand pour ça, j’ai une femme pour me remettre sur le droit chemin de la santé mentale rigidifiée, me traiter de cinglé et envisager pour moi cette sorte de thérapie qui contient 10, 11 ou 12 étapes. J’ai une mère pour me rappeler que les chiens ne faisant pas des chats, j’eus l’infortune d’hériter à la naissance de certaines de ses tares, avant, plus grand, de les développer allègrement – enfin, à ma façon. J’y vais pour toute autre chose.
Oui. Pour toute autre chose, parce que j’y vais pour arrêter de fumer.