lundi 9 novembre 2009

La conscience politique (8) - Soeur de Berlin



Elle fouille dans son sac maintenant, en extrait un paquet de Philip Morris cabossé. Elle a sa tige blanche de papier au filtre blond en main et fait rouler la pierre de son briquet. Et elle continue de parler, tandis que la flamme jaune danse devant son nez, elle continue de parler, tandis que sa cigarette tordue s’agite entre ses lèvres. Et nous y sommes suspendus.

Elle a devant les yeux des souvenirs matérialisés qui sont déjà de l’Histoire. Le 9 novembre 1989, B. était à Berlin. Elle y a passé presque l’année entière. Dans les premiers temps, elle l'a mal vécu, cet exil. Elle s’est retrouvée là-bas, propulsée pour ainsi dire, dans une sorte de foyer glauque, paumée dans une ville étrangère, grise et coupée en deux, du bon coté d'un mur aberrant. Lorsqu’elle appelait à la maison, elle témoignait parfois de son excitation, euphorique, elle décrivait son quotidien allemand, un monde que l’on ne connaissait pas et qu’elle découvrait alors. Parfois, elle pleurait au téléphone, elle se sentait seule, naturellement, privée de l’affection et du tumulte des siens. Et le 9 novembre 1989, elle était là, à proximité de la porte de Brandebourg, communiant avec les allemands qui, de chaque coté du mur laissaient éclater leur joie de voir s’abattre cette satanée cloison qui défigurait leur pays.

C’est pour cela qu’elle parle, qu’elle ne peut s’arrêter de parler, que nous ne pouvons cesser de l’écouter.

B. m’a ramené la casquette d’un soldat est-allemand. C’est une casquette un peu poussiéreuse, dont l’intérieur est jauni. C’est la sueur de l’homme qui l’a portée qui est là, sur la bande de confort frontale de devant. Ce jaune-beige sale lui appartient. C'est l'attribut d'un homme comme vous et moi qui a gardé le Mur, patrouillé tout le long de celui-ci en fumant du mauvais tabac, dans le froid, sous un soleil accablant ou sous une pluie drue, l'attribut d'un homme qui a peut-être prêté serment devant Lui, de le maintenir inviolé. Depuis que l'on troue le Mur de part en part, les soldats de la future-ex-RDA vendent leurs effets dans la hâte. Ils troquent leur uniforme au premier venu. Ils ont offert leur vie au Mur pendant des années, avec leurs armes et leur mine sévère et impassible, absurdement théâtrale, et maintenant qu’il tombe, qu’il éclate, qu’il est percé comme un martyr, maintenant qu’on en vend également des petits bouts à la sauvette, au noir, sous le manteau, aux touristes du monde entier, ils vendent également ces anciennes parties d’eux-mêmes, ces anciennes parties d’eux-mêmes dont ils ne veulent plus. Sans doute ont-ils peur qu’on les enferme bientôt dans des musées, sans doute ont-ils peur qu’on se hâte de les considérer comme des vieilleries ; les vieilleries d’un monde mort dont on ne veut plus rien savoir. Aujourd’hui, la République Démocratique d’Allemagne, cette excroissance orientale de l’ouest comprimée aux portes du monde communiste est une brocante géante. Une seule nuit a suffi à la faire vieillir d’un siècle.

Le 9 novembre 1989, B. filait le train de l’Histoire. Le même jour, j’étais devant ma télévision, à rechercher son visage parmi la foule innombrable, incapable de comprendre ce qui se déroulait là devant mes yeux, enfermé dans cette boite à la con qu’était la télévision familiale. Ma mère tournait en rond dans le salon, fumant cigarette sur cigarette, l’inquiétude sur ses traits. Elle non plus ne pouvait pas comprendre. Le monde communiste se lézardait de toutes parts, malgré Gorbatchev et la Perestroïka, et elle faisait partie de ceux qui s’aveuglaient encore sur la véritable nature des états d’Europe de l’Est. Elle n’entendait rien à ce postulat de liberté qui unissait soudainement tout un peuple, tout un continent, puisque pour elle la liberté n’était pas en cause. « Un mur, lui disais-je, avec des miradors, des barbelés, qui t’enferment, t’emprisonnent, comment peux-tu ne pas comprendre ? » Les choses paraissaient si évidentes et pourtant le Mur, les soldats, les hommes et femmes de Berlin Est qui se faisaient descendre en tentant de passer par dessus, ne suffisaient pas à lui faire admettre la vérité. Elle ne voulait pas croire que le monde communiste était meurtrier, violent, écrasant, semblable au monde lui-même, noir et sans espérance. Comment ne peux-tu pas comprendre ?

Etait-ce si simple ? Ça l’était mais pour moi non plus, ça ne l’était pas. Nous voulions y croire, tous, au visage humain du communisme, à la victoire de l’homme sur l’impérialisme. Nous voulions croire, malgré la guerre froide, malgré l’ère nucléaire, malgré les chars staliniens écrasant Budapest et Prague, que le communisme était l’avènement d’une aube nouvelle. Et ce monde se brisait, devant nos yeux, se faisait souffler. J’ai 14 ans, je suis un idiot, je suis rouge par contagion. J’aime le Dynamo Kiev, j'aime Oleg Blokhine, l’ancien sprinteur reconverti attaquant de l’équipe de football de l’URSS qui affiche sur son maillot l’acronyme mystérieux sur fond rouge : CCCP. Je suis heureux de contempler l’éclosion de la liberté et triste d’abandonner derrière moi des illusions que je me suis moi-même fabriqué. Le monde communiste est un monde en carton pate, une façade mensongère que nous avons contribué à édifier.

Dans vingt ans, tout le monde vous dira peut-être combien ce jour là fut merveilleux et important. Dans vingt ans, on rivalisera d'anecdotes, d'expressions de sentiments frelatés. Personne n’osera vous dire ce qu’il ressentit véritablement en apprenant la nouvelle de ce cataclysme. Par honte, par pudeur ou mauvaise foi.

Des est-allemands ont commencé à fuir leur pays avant même la chute du mur. Ils ont effectué pour certains un périple fabuleux qui me semble inhumain et sont passés par la Pologne, la Tchécoslovaquie puis la Hongrie, pour rejoindre enfin l’Autriche et le monde libre. Hommes, femmes, enfants et quelques uns de leurs effets sous le bras. Le rideau de fer est devenu une petite passoire ridicule qui révéle les êtres humains. Un est-allemand a témoigné il y a quelques jours devant les caméras que des militaires hongrois l’ont laissé passer la frontière en lui adressant de simples clins d’œil. L’Histoire en est à ce point et ce témoignage est d’une beauté fracassante parce que simple. Il est édifiant. C’est cela, me dis-je, que l’utopie communiste n’a pas réussi (et ne réussira jamais) à créer. Plus précisément, c’est sa chute accélérée qui réussit enfin à unir les peuples dans un même esprit de fraternité, d’entraide ; sa mort qui crée la vie. Les soldats dégrafent leur vareuse, vendent leurs casquettes et vous lançent des clins d’œil amicaux à la frontière.

Cela ne durera qu’un temps bien sûr. Les frontières recouvreront bientôt leur indifférence et leur imperméabilité, et les gardes-frontières leur mine impassible et sévère. Les est-allemands redeviendront des est-allemands (ou des allemands tout court (disons plutôt élargis)) pour les hongrois et vice versa, car chez l’homme toute beauté est éphémère. Ne nous resteront bientôt que quelques reliques apparemment muettes et vides de sens (pour toute autre personne que soi). Ma soeur est là, revenue pour quelques temps. A table, elle raconte ses histoires tandis que je tourne et retourne entre mes mains la casquette d'un soldat de la future-ex-RDA qu'elle vient de me rapporter d'Allemagne.

11 truc(s) extra en plus:

mtislav a dit…

Je compatis avec toute la délicatesse dont je peux être capable. "Soeur de Berlin", le titre d'ailleurs est bien choisi pour un chemin de croix... Pour me remettre, je suis allé lire quelques blagues sur la RDA ; elles sont classées par ordre chronologique.

Continuer de pleurer n'est pas très drôle mais c'est moins triste que de s'arrêter de rire.

azerty a dit…

Cela se passe après la réunification. Un ex allemand de l'Est croise un ex de l'Ouest et lui dit :
- Ach, c'est formidable, nous ne formons plus qu'un seul peuple maintenant !
- Ya, nous aussi !
lui répondit l'ex de l'Ouest.

Le petit monde d'Archie a dit…

Ton texte donne une impression de fragilité. Tu sais, ce genre de petite flamme qui vacille, autant que vacillent nos certitudes quand elles sont bousculées.

Car, face aux certitudes d'un gamin de 14 ans, il y a tout le poids d'une éducation, et ce curieux sentiment, qui fait que, même heureux que l'histoire nous donne raison, on en apprécie pas autant l'événement qu'on le souhaiterait, quand on réalise à quel point il atteint ceux que l'on aime ...

Alors l'eau limpide devient plus trouble.

Merci pour ce texte d'une saisissante délicatesse.

Dorham a dit…

Mtislav,

"Continuer de pleurer n'est pas très drôle mais c'est moins triste que de s'arrêter de rire."

ça ferait un bel épitaphe...

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Dug,

Elle est bonne. Ces blagues sur l'ex-rda (ou monde communiste) sont toujours douces-amères.

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Archie,

Oui, il y a une multiplicité de sentiments, je ne sais pas pourquoi mais ce chapitre de l'Histoire me touche particulièrement et je le ressens de manière étrangement contradictoire. J'ai pas mal suivi "l'anniversaire", vu pas mal de documents depuis quelques jours, tous ont l'air d'affirmer avoir tout compris de cet événement, l'avoir pressenti, l'avoir accompagné. Je suis certain que ce fut pas si simple, et pour personne.

Merci à toi pour cette lecture.

Monsieur Poireau a dit…

On n'a pas sauvé le communisme à coup de milliards et on a aidé le capitalisme à dévorer ce qui restait d'un monde moins marchand. Comme disait Mermet, maintenant que le mur est tombé, où pouvons-nous aller pour fuir ce système mondialisé ?
:-))

azerty a dit…

La Corée du Nord
Le Vatican, quoique...

Duga

Dorham a dit…

Venez tous chez moi sinon...

lucia mel a dit…

moi, je l'adore ta maman ! (et je la comprends). Qui s'est trompé finalement ? elle, tu crois ? pas sûr...

Suzanne a dit…

Il y a les reportages, aussi, qui disent la nostalgie des Allemands de l'Est. Nostalgie qui n'est pas folklorique, de gens qui ont été pauvres ensemble, mais quand tout le monde l'était. Un sentiment de "et pourtant, ça aurait pu marcher".

Suzanne a dit…

Aussi, d'accord avec le commentaire d'Archie.

Dorham a dit…

Lucia,

j'aime énormément ma mère et ma famille en générale, mais c'est une femme compliquée avec une histoire compliquée.

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Suzanne,

Oui, de toute façon, l'homme est vite nostalgique de tout.