Hier soir, j’ai eu l’impression étrange de n’avoir plus d’odeur. Ou plutôt d’exhaler une odeur qui m’était étrangère. Je ne m’en suis rendu tout à fait compte qu’hier soir alors que je sortais du métro pour aller chercher la plus grande de mes filles au Conservatoire. Il faisait froid. Autour de moi les gens puaient comme d'habitude, rien d'alarmant, rien d'anormal, les uns le parfum bon marché, les autres la sueur mauvais-marcher, il y avait les odeurs cloitrées du métropolitain, viciées, des bouches d’aération qui soufflaient leur air chaud, chargé de microbes et de miasmes, les odeurs d’haleines lourdes de tabac, d’estomac retourné et de plats mal digérés, les odeurs de pisse coagulée, mal essuyée, imprégnant les tissus synthétiques des vêtements humains, les odeurs de muqueuses excitées, de salive mille fois avalée, de morve pâteuse, et mon odeur à moi avait disparu, s’était tout simplement évaporée. Rien de cette vague odeur de sueur qui n’appartient qu’à moi et qui fait parfois valdinguer les sens de mon épouse en fin de journée, rien de cette indéfinissable odeur de mâle latin, vaguement sucrée, qui appelle au stupre.
Au beau milieu de l’après-midi, j’avais déjà commencé à concevoir quelques soupçons, mais je m’étais dit que cette odeur qui n’était pas la mienne appartenait logiquement à quelqu’un d’autre. Une collègue était entrée dans mon bureau vers 15 heures et j’avais cru qu’elle amenait avec elle cette odeur de propreté matinale, anachronique, héritée de je ne sais quel gel douche, que je sentais pourtant depuis le matin, allant et revenant, comme prisonnière de mes deux narines. Dans un wagon, quelques heures plus tard, mes soupçons s’étaient déportés sur une jeune femme, mais en sortant du métro, seul avec moi-même, je n’avais pu que me résoudre à cette horrible réalité : cette vague odeur inhumaine, inorganique, provenait bel et bien de ma personne.
Une odeur de gel douche, aussi indéracinable qu’un séquoia en zinc, me privant d’identité odorante sans aucune gêne. Que mettent-ils dans leur saloperie de gel douche pour que leur odeur dure aussi longtemps, pour qu’elle soit assez puissante pour vous priver totalement de la vôtre une journée entière. Ce matin, au réveil, j’ai regardé mon flacon d’Ushuaia aux minéraux marins avec méfiance et circonspection. Et avec un soupçon de haine bileuse et angoissée, coincée en plein milieu de ma gorge. J’aurais donné tout un royaume pour avoir un vieux savon noir sans odeur. De quels minéraux il s’agit pour commencer ? Le packaging comme on dit, n’en dit rien. Il prétend seulement qu’ils viennent de l’Océan Arctique. J’ai quelques doutes là-dessus, je dois dire, j’imagine mal des types partir en expédition pour récolter des minéraux marins, croupissant dans cette saloperie de mer glacée, rien que pour concevoir un gel douche (douche et shampooing, ce qui me dégoûte rien que d’y penser) destiné à des gens comme moi. Cela me parait inconcevable. Absurde. Ireéel. Disproportionné. Simplement fou. Il faudrait me dire également en quoi les minéraux marins de l’Arctique seraient si recommandés pour l’hygiène, puisqu’on y est. Eux, qui sont par ailleurs, comme le dit l’argumentaire packagé, reconnus pour leurs vertus vivifiantes. Reconnus ? Mais par qui ? Les bélugas, les otaries et les morses ? Qu'on me donne des noms. Vous avez déjà rencontré quelqu’un qui prétendait connaitre les vertus vivifiantes des minéraux marins de l’Arctique ? Moi pas. Et pourquoi seraient-ils meilleurs, ces minéraux, ou plus vivifiants que les minéraux de l’Océan Indien, Atlantique ou de la Mer Caspienne. Jusqu’où va l’escroquerie ? Bien plus loin que je ne pourrais l’imaginer, je parie. Et pourtant, et pourtant, ce matin, j’ai encore trahi ma propre odeur, recouvert mon corps de cet immonde gel bleu, avec l’humiliante impression d’être une cuvette de chiottes. Pure lâcheté, pure lâcheté, je le sais bien…
