La charia ne passera peut-être
pas, mais en tout cas, les identitaires sont passés sous mes fenêtres ce
samedi. C’est déjà un début. Il faut toujours commencer quelque part. Remontés comme des horloges suisses, un peu
éparpillés, pas très nombreux, mais colère-colère, colère-colère hein, et bien décidés à
montrer qu’ils sont là, là depuis et pour longtemps ; une poignée de
résistants risquent une incursion en quartier boboïde.
On est chez nous, on est chez nous ! De Poitiers à Paris !
A cette heure là, j’étais seul. Ou
relativement seul. Les enfants faisaient leur sieste. Mon épouse était partie
pour son cours de danse hebdomadaire. Attiré par le bruit, je me suis posté à la fenêtre. Je regardais passer les identitaires, comme une vache stupide les trains, en me demandant ce que ça fait de savoir qui on est, et je
regardais les gens normaux qui, des trottoirs, les regardaient passer sans oser le
moindre mouvement.
Jeanne d’Arc, Marianne !
...dans le même sac à n'importe quoi. Deux immeubles plus bas dans la
rue, une gonzesse fait prendre l’air à son drapeau tricolore :
applaudissements nourris, exaltés, un excrément du cortège se désolidarise des autres,
pivote et agite une dizaine de drapeaux similaires en guise de reconnaissance.
Les résistants se saluent bien – et l’on
comprend que si deux résistants peuvent encore se saluer, c’est qu’ils ne
résistent tout à fait à rien – comme deux routiers se faisant des appels de phare sur la
Nationale 4.
On est chez nous ! On est chez nous ! Non au voile dans la
rue !
A l’étage qui se situe pile poil
au-dessus de celui de la résistante, un drapeau rouge apparaît soudain. Je ne
parviens pas à l’identifier mais les Arabes ! qui fusent de la bouche des
manifestants m’aident à supposer qu’il s’agit peut-être d’un drapeau marocain ou tunisien. Je n’ai pas réussi à en savoir plus. Et je dois dire que je m’en
fous. Des huées montent en tout cas de la cinquième colonne. Toute cette
pitrerie ressemble à une pièce de théâtre qui en rassemblerait plusieurs. Des
scènes, ici et là, qui s’ignorent et peinent à faire sens. La tête du cortège,
elle, évolue inexorablement, précédée par un camion-scène sur lequel un speaker
hors d'âge crache des slogans mollasses. La logistique on
est chez nous, conçue pour réveiller les bons français. Moyens hollywoodiens !
Hou, hou !
Le voisin marocain ou tunisien a
remballé son bout de drap mais il est toujours à sa fenêtre, gesticulant,
recueillant les quolibets de la foule. Satisfait peut-être de l’honneur. A
l’étage du dessous, le drapeau français plane toujours, de gauche à droite,
comme le font les drapeaux dans les stades de foot. Je me demande si ces gens là se salueront demain. S'ils se saluaient déjà la veille. Ce n’est pas un affaire de nation me dis-je,
encore moins de civilisation, c’est juste une affaire de voisinage. La France
se divise pour des questions de mur mitoyen… Et accessoirement, empêche mes
gosses de faire tranquillement leur sieste.
Réveillez-vous, réveillez-vous ! Non aux islamistes... racistes...
fascistes.
Je me demande s’il y a dans ce cortège
des gens que je connais où dont j’ai entendu parler. La petite gonzesse, par
exemple, qui via youtube a fait un
temps le tour de la réacopshère, celle qui rêvait de défendre la chrétienté avec du vin et du saucisson. Wrong time, Honey ! Je me fous de
connaître la fin de l’histoire. Je ferme ma fenêtre en haussant les épaules et
je reviens dans le salon. Je suis bien content finalement d’être là où je
suis. Même si le radiateur de mon salon est en rade et attend d'être purgé. La dernière fois qu’il y a eu une manifestation dans mon quartier,
j’étais en bagnole et j’essayais désespérément de rentrer chez moi. Des CRS
partout, des rues interdites à la circulation, des embouteillages monstres.
Pour cette saloperie de techno parade. Meilleure recette la techno parade. Il y a donc bien un problème d’identité
dans ce pays. D’identités plutôt. Les identités des autres ont vocation à
perturber l’espace public et à vous empêcher de vivre comme vous le voulez dans
votre quartier. A rentrer votre
bagnole dans votre garage. Sans vous fader des slogans à la con et des drapeaux à la noix.
