lundi 21 janvier 2008

Anna's Songs



Amsterdam. 1942. Dans une petite pièce exiguë, une famille se cache des persécutions nazies tentant vainement d’échapper à la déportation. Tout le monde connaît ça, c’est le décor réel, froid, terrible du Journal d’Anne Franck.

Autre temps. Autres mœurs, Autres dimensions si j’ose dire.

Une porte s’ouvre. La jeune Anne Franck laisse entrevoir sa silhouette rabougri à travers l’entrebâillement. Elle est vêtue simplement mais semble belle. De ce genre de beauté simple, qui n’a aucunement besoin d’artifices. En réalité, elle irradie littéralement (pas étonnant, deux gros projecteurs un peu vulgaires l’isolent du reste d’une scène démesurée). Un pas à gauche, à droite, une musique sirupeuse dégouline aux quatre coins de l’estrade, pas chassés, elle ouvre ses bras (un peu comme Madonna lorsqu’elle joue les Eva Peron de bazar), regarde le plafond et entonne une plainte pathétique, démonstrative au possible, à peine chargée d’émotion…C’est bien Anne Franck, on pourrait certes en douter mais c’est elle, assurément. Grimée en star du Music Hall.

Elle se cache de la mort, dans Amsterdam déchiré, où il faut se préserver de la cruauté, de la méchanceté des autres, se préserver de la dénonciation, en poussant d’aiguës ritournelles.

La voilà qui se déplace jusqu’un petit bureau pour écrire, tout en continuant de chanter sa misère de salon, à la manière de l’épouvantail du Magicien d’Oz, lorsqu’il prend conscience de l’aspect définitif de sa condition.

Vous l’avez compris, c’est une comédie musicale. Le monde est en sang. La mort s’insinue partout, détruit les dernières illusions de l’humanité. Des wagons entiers viennent donner des hommes au gaz, une industrie du crime, du sang, des ténèbres couvrent le sol européen de cadavres et d’ignominie, tandis que dans sa chambre, Anne Franck fait des entrechats et poussent la chansonnette, triste chansonnette, je vous l’accorde, mais chansonnette néanmoins.

On frissonne en imaginant la suite d’une telle entreprise. Des SS font irruption dans la chambrette des Franck, déclinant le « Arbeit Macht Frei » en effectuant de gracieux « pas de bourrée », symbolisant l’expulsion de toute la famille « haus » de cette tanière privée de lumières. Des déportés vers le néant s’entassent en chantant fièrement dans les trains de la mort, miment une chorégraphie divertissante du génocide !

Ce n’est pas un rêve, ni même une absurdité. C’est une comédie musicale, adaptée du Journal d’Anne Franck qui voit le jour en Espagne. Presque hallucinant. D’une incongruité surnaturelle…

La famille Franck, habituellement si tatillonne (à raison) sur l’exploitation de l’œuvre, a pourtant donné son feu vert pour que le Broadway madrilène puisse trouver loisir à contempler le spectacle de la Shoah… en chansons…

Bien entendu, la mise en scène d’un tel spectacle, traité de manière aussi frivole voire triviale dans la forme, traitant cependant d’un sujet aussi grave et éprouvant, soulève nombre de réserves ; auxquelles le metteur en scène fait face sans se défiler.

Une étude a en effet révélé, affirme-t-il, que les jeunes espagnols sont les moins sensibles d’Europe sur la question du génocide juif. Partant de ce simple constat, il voit dans ce spectacle la possibilité de sensibiliser un plus large public à cette partie de notre histoire commune, tout en employant pour ce faire une pédagogie plus souple, plus à même de fédérer autour d’elle l’attention des plus jeunes.

Aucun sujet ne doit être tabou dans nos sociétés ; seule la forme doit être sujette à caution.

On imagine mal d’autres comédies musicales, développant le filon comme du bon pain : les cowboys beuglant des airs de country en offrant des couvertures infestées de grippe à des indiens sans défense immunitaire, la farandole des machettes rwandaises, ou l’hymne à la bombe américaine.

Que les auteurs de comédies musicales s’emparent de certains grands moments de l’Histoire ne me choque pas outre mesure. La musique est souvent dégueulasse, c’est un fait, mais on peut bien faire de Moïse ce que l’on veut, faire de la vie de Napoléon une sorte de radio crochet de mauvais goût ; rien ou presque rien n’est sacré.

Au sujet précis de la Shoah (ou des autres évènements de l’Histoire humaine cités ci-dessus), on entre dans une autre dimension ; on n’est plus dans l’Histoire, mais dans la Mémoire. Et la Mémoire est une chose trop fragile pour jouer avec. On n’est pas seulement dans un souci d’exactitude chronologique, mais dans la conscience qu’il convient précisément en raison de son évidente fragilité, de veiller à ce qu’elle ne subisse aucune altérité, d’aucune sorte que ce soit.

A trop édulcorer, on finit par perdre tout sens.
Mélanger massacre et chanson, c’est l’évident stigmate d’une société qui perd le sens de l’effort intellectuel. Renoncer à transmettre cette Mémoire, telle qu’elle est, dans toute sa force, sa puissance d’effroi, dans l’ensemble de son silence de mort et de recueillement nécessaires, c’est renoncer à en comprendre le sens, à en saisir la menace toujours actuelle.

« Pathologiser » à l’extrême ce qui au contraire nécessiterait une réflexion sereine, froide, toute réflexion qui implique de veiller à ne pas trop mélanger les genres, pour ne pas prendre le risque de malsaines ou absurdes associations.

Quel monde est-ce là ? Que celui qui fait défiler le film du génocide sur une bande son digne d’une bluette infâme pour ados attardés…L’horreur en chanson, l’indicible au hit-parade, Anne Franck sur la couverture de Jeune et Jolie…

Ce renoncement ne semble pas annoncer des temps de Lumières.