
Bailler. Entrer en somnolence. Contempler cette danse d’orteils, surplombant le crâne froid de la table basse du salon. Se demander ce que l’on va bien pouvoir faire de ses dix doigts.
Savourer l’ennui.
S’ennuyer, c’est une agréable manière de regretter son inactivité tout en s’y complaisant. Entre soupirs et agacement muet.
C’est un art de délectation, un art de vie.
Je pense souvent comme je m’ennuie. Je pense à ce que je vais faire ou j’essaie de déterminer ce que je vais faire. Allongé comme pour faire une sieste (activité honnie que je ne pratique pas), des petites choses simples me viennent à l’esprit.
Par exemple, que j’aime la poussière. La poussière des vieux livres notamment.
Les vieux livres, ça pue l’humidité, la déchetterie organique et temporelle, en fait, ça pue surtout l’abandon. Les vieux livres sont les livres qu’on a lus et qui n’ont pas la noblesse de ceux que l’on pourrait lire à foison, encore, abondamment, et relire, sans épuisement.
Dans les vieilles remises, dans les vieux placards, planqués tout en haut, en équilibre sur une étagère de cagibis, les caves, les sous-sols, ils sont rangés dans leurs cartons, privés de lumières et de lecteurs.
Il arrive qu’on les retrouve et l’on peut s’émouvoir.
Il arrive qu’un autre les trouve et passe quelque temps à les feuilleter.
Je me souviens des cartons de mon père. Il y avait une collection innombrable de magazines de rock. Et puis une autre de romans de science fiction. Des romans d’adolescence, ou d’adulte jeunesse. Les couvertures étaient effroyables de mauvais goût. Des intrigues de robots, de galaxies lointaines, de planètes ahurissantes, de réclusions crypto-érotiques, de guerres absurdes et d’atmosphères absconses.
J’en ai lu un ou deux, c’est un genre qui ne m’a jamais vraiment parlé. Mais ça m’en a dit un peu plus sur l’individu qu’est et qu’était mon père.
Je crois que je les ai découverts par ennui, en flânant, parce que je ne trouvais pas de quoi occuper mes dix doigts.
Quand je les ai ouverts, ces magazines ou ces mauvais romans, la poussière est venue boucher les pores de la peau de mon visage, s’est embourbée dans mes narines, a coloré mes yeux de rouge. C’était la poussière de sa jeunesse, une poussière datant d’avant ma naissance, une matérialisation rassurante du temps qui passe.
J’aime aussi la poussière qui nappe le dessus de mes meubles. Il me faut la chasser, bien sur de temps en temps, avec un coup de pied au train, vous vous en doutez, vu que je suis allergique ; mais quelque chose témoigne en moi que mon allergie est davantage due à ces saletés d’acariens qu’à la poussière.
Je la chasse, mais à Paris, la poussière est tenace et revient vite. D’autant plus depuis que le ravalement de l’immeuble d’en face a fait voleter dans l’air privé de vent des milliards de particules diverses.
La poussière, c’est plutôt ardue à déterminer sa composition. Y a sans doute un peu de tout. Les gaz d’échappement. Les mauvaises pierres. Mais aussi, nos peaux mortes, nos organismes morts, qui s’offrent une seconde vie.
Va savoir quelle belle peau nappe le dessus de ma table basse. Va savoir comment celle-ci s’est détachée du corps auquel elle appartenait.
Voilà peut-être la peau de deux amants qui se sont aimés, toute une nuit.
La poussière, alors, c’est comme de l’amour qui voyage et qui vient se déposer ici et là.
C’est précisément pour cela que j’aime l’ennui. Parce qu’il n’apporte rien, n’est utile à rien, parce qu’il nous permet les plus belles « fleuvaisons ».
Voilà, mon cher Sarkozy, à quoi me servent mes RTT ; à prendre le temps de l’ennui ; à prendre le temps d’être inutile.