lundi 14 janvier 2008

La magie des refrains pop !



Dans une grande ville, on n’est jamais véritablement chez soi.
C’est toujours trop démesuré, trop nerveux. Ça nous fait toujours prendre conscience de nos limites.

Par exemple, quand on habite une petite ville, à quelque endroit que l’on se trouve en celle-ci, on sait toujours comment rentrer chez soi. Sans nervosité, on peut prendre le chemin du retour, contempler le jardinet des autres, en fumant deux ou trois cigarettes, quelle que soit l’heure, saluer le petit retraité qui bine et qui peste contre sa saleté de clébard qui vous aboie dessus sans raison apparente ; vous souriez en vous demandant s’il est possible que certains chiens soient plus doués que d’autres en science anthropomorphique (franchement, est-ce que j’ai une tête d’assassin ?).

Vous êtes serein, vous savez le chemin qu’il convient d’emprunter pour rentrer chez vous, rien ne vous presse.

Dans une grande ville, si tant est que l’on soit dans un endroit de la cité que l’on connaît mal, que l’heure des derniers métros soit passée, qu’aucun taxi ne passe par ici, rentrer chez soi peut se transformer en épopée ; c’est comme tenter de s’y retrouver dans un foutu labyrinthe…et puis, tout bien considéré, ça a quelque chose d’humiliant de se perdre dans la ville où l’on réside.

Il arrive parfois que tout se joue à la seconde. Vous marchez tranquillement sur le trottoir d’en face, vos pas écrasent mollement la chaussée détrempée, il fait froid, vous commencez à en avoir un peu marre de cette interminable soirée, tout compte fait, vous commencez à vous dire qu’il aurait peut-être mieux valu rester enfermé à la maison ce soir, devant une série policière de TF1, à boulotter des Knacki Ball, sans penser à rien, sans être rien d’autre qu’un ectoplasme à canapé convertible…alors même que vous commencez à presser le pas, parce que vous distinguez au loin un arrêt de bus, vous voyez apparaître la grande carcasse d’un transporteur d’hommes, tous phares allumés, comme une pute trop maquillée (ne m’y connaissant guère en la matière, j’ose imaginer que certaines se fardent avec goût), prendre l’angle de la rue, dans toute son obèse monstruosité.

Que reste-t-il à faire d’autre que courir pour l’attraper ? Courir malgré le froid, malgré l’engourdissement qui semble avoir contaminé tous vos membres, ligaments, nerfs, articulations, courir même si vous avez en vous la certitude d’arriver trop tard. Rater le dernier bus, le dernier métro, ne pas savoir par quel bout prendre cette ville qui semble soudainement construite en dépit du bon sens, uniquement pour vous perdre.

Vivre dans une grande ville, c’est vivre avec cette précarité là. On ne flâne jamais, on déambule, on vagabonde, on s’égare…

Dans une petite ville, on est seul aussi, comme dans une grande ville, mais on n’est pas seul de la même manière. On est seul parce que, en l’état, c’est la nature de l’homme que de l’être. Mais on a toute une vie derrière soi, toute une vie avec des gens qui vous connaissent, avec des gens qui vous aiment. Il y a sans doute quelques exceptions (il y en a toujours pour me faire mentir), mais…

Dans une grande ville, on est seul avec tout plein de gens avec lesquels on a des relations factices, précaires aussi, on est seul avec l’intuition que l’on pourrait crever la bouche ouverte… Vous ne me croyez pas ?

Lisez donc Les Nains de la Mort de Jonathan Coe, il dit ça très bien.
Tout son bouquin est construit autour de cette idée là.

Mais pourquoi donc je suis parti de chez moi, pour aller perdre le sens de ma vie dans un truc aussi démentiel, tout juste fait pour me perdre, partout, là, à vomir dans un caniveau, à courtiser la mauvaise gonzesse, à prendre le contre-courant de mon existence, à tenter de devenir un musicien de rock reconnu même si mon guitariste ne connaît que trois accords, même si mon batteur est une sorte de machine à cracher du binaire et se montre incapable de faire naître de ses deux mains d’autres sentiers, plus vallonnés, plus champêtres en somme ?

Cette question conduit ce roman simple, vif, d’à peine plus de 200 pages, sur le chemin du retour. Par le biais d’une déambulation folle, sans repères dans le Grand Londres des illusions perdues.

William en est l’anti-héros. Claviériste en mal de célébrité, accompagné d’un groupe de bras cassés absolument tordant, il aime Madeline (qui lui inspirera sa plus belle composition). Mais Madeline est aussi évanescente que peuvent l’être ces femmes que l’on croise à Londres et qui ne daignent pas consentir le moindre stigmate de considération envers vous

Il vit avec une femme (Tina) dont il ignore tout, jusque sa détresse. Comme tout bon londonien, il devient insensible au malheur des autres et à l’existence d’autrui. William est à la fois hors de tout (dans une ville dont il ne comprend pas le sens) et centré sur lui-même, ses petits délires existentiels, ses amourettes nombrilistes.

En toile de fond, en prétexte pour ainsi dire, William est le témoin d’un meurtre atroce commis par deux nains surexcités.

Comme trop souvent dans les romans de Coe, la part policière de l’intrigue est un peu farce-et-attrape, trop heureuse et coïncidentale pour tenir debout, mais au détour de rencontres, elle emporte une adhésion assez minime pour être appréciable, à force d’humanité ; mais aussi, parce que contrairement à nombre de romans, il sait se cantonner à un gimmick simple, un fil conducteur particulièrement cohérent qui relie l’ensemble de l’œuvre d’un bout à l’autre sans rien perdre de sa force de digression.

Un bien bel objet finalement quand on pas lu depuis six mois ; un leitmotiv aux allures de refrain pop accrocheur : « Reste chez toi pendant qu’il est encore temps ! ».