samedi 19 janvier 2008

Blues March



Il y a peut-être 5 ou 6 ans de cela, je suis allé voir un type nommé Taj Mahal en concert.

Taj Mahal est aujourd’hui un vieux bluesman, né Henry St Clair Fredericks, en 1942, et qui a tiré son nom de scène d’un rêve enflammé.. Un type jamais là où on l’attend.

Par exemple, on le retrouve à Woodstock avec tous les autres jeunes loups du rock de l’époque, devant une audience pas franchement acquise, parmi toute une population de jeunes gens à poil qui véhiculent une idéologie improbable basée sur l’amour libre et universelle ; soit à un milliard de kilomètres de toute l’imagerie blues, pleines de contes, de légendes et de « Hard Times », de résignation et de plaintes. Et pourtant, il est là, parce qu’il se passe quelque chose d’intéressant et qu’il lui semble sans doute bon d’y participer.

Devenu une légende vivante, dans les années 80, il laisse le blues derrière lui, sans un seul remords, pour jouer de la musique Hawaïenne (son lieu de résidence d’alors), perdant du même coup l’intégralité de son public et l’ensemble de sa renommée.

Aussi, quand j’allais le voir, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Je n’avais que la conscience et le plaisir de me dire que j’allais pouvoir assister à la performance d’une légende, d’un type, qui par de multiples allers et retours, avaient participé très activement à l’histoire de la musique populaire moderne. Et puis c’était tout.

Lorsqu’il entra sur scène, accompagné de quatre types barbus jusqu’à la poitrine, vêtus de ch
emises à fleurs, armés de ukulélés, je ne fus pas surpris, et je ne pus m’empêcher de me moquer gentiment (avec tendresse) de l’audience qui semblait interdite, en attente d’assister à un vrai concert de blues comme on en fait plus.

Les applaudissements furent polis pendant le premier set. Pour dire vrai, on se serait cru dans cette série (à laquelle je n’ai jamais rien compris) « L’île mystérieuse », c
elle avec ce grand type grisonnant en costume blanc et à l’air suffisant, toujours flanqué de son nain malicieux (vous avez remarqué, comme les nains sont toujours associés à l’étrangeté, au fantastique ? C’est étrange n’est-ce pas ?). On se serait presque attendu à ce que des gonzesses moitié nues entrent sur scène pour balancer des bouquets de fleurs et des fragrances embrumées de jasmin (sans doute, l’exiguïté de la salle du New Morning ne se prêtait pas à ce genre de représentations folkloriques).

Il n’en fut rien bien sur. Heureusement.

Une fille ne cessait de s’agiter sur le coté droit de la scène. Pendant le second set, elle ne se calma pas, et finit par réclamer : « du blues, bordel, du blues ».

Je m’arrête un instant. Je comprends que le blues soit pour certains une musique difficile d’approche. Une musique quelque peu opaque. Dans la forme, il s’agit d’une musique extrêmement codifiée, voire répétitive. Mais beaucoup d’autres musiques le sont pareillement : le reggae, le hip-hop, le rock n’roll ; ce n’est guère (enfin grâce) qu’au mariage de toutes les influences que les musiques sont devenues diverses, riches et affranchies des codes. Qui songerait à dire que le jazz est une musique répétitive ? Et pourtant, le hard bop, c’est quoi à part du blues, quelque peu distordu ? Qui songerait à dire que Led Zeppelin joue une musique répétitive, dans le fond comme dans la forme ? Et pourtant leur musique, c’est quoi, à part du blues saturé, en plus cradingue ?

Ces musiques sont très codifiées parce qu’elles sont « musiques racines ». Le reggae est articulé autour de l’idée de fierté. Le rock n’roll autour de l’idée de révolte. Le blues est une musique de plainte, de deuil, une musique de « philosophe » (finalement, elle témoigne de la même chose que la fameuse phrase de Sagan), une musique toute articulée autour de cette idée simple : « c’est la merde, je suis malheureux comme les pierres, mais c’est aussi cela qui atteste de ma vie, je suis vivant, je vais quand même pas me jeter sous un train ! alors, c’est bel et bon, je prends ma guitare, je fume quinze clopes par jour pour avoir une voix d’outre tombe et je vous raconte mon histoire ».

Bon je reviens au fameux concert.

Taj Mahal ignora les premières manifestations d’impatience pendant presque tout le second set avant de rabrouer un peu les plus récalcitrants : « du blues, du blues, avait-il dit, y a pas que le blues dans la vie ! ». Et il continua finalement son chemin de jasmin et de vahiné, comme bon lui semblait.

Enfin, le dernier morceau du concert entama d’authentiques mesures de blues.

Un blues bizarroïde, plein de ukulélés, d’harmonies guillerettes. Et puis, passé l’étonnement, le morceau prit forme, les instruments insulaires semblèrent se plier aux injonctions de cette musique d’ailleurs, pour laquelle ils n’étaient pas faits. Et Taj Mahal marmonna, une prière peut-être, ou un psaume, une plainte étouffée, comme enfoncée dans le fond de sa gorge, grattant ses cordes vocales, comme on gratte une cuve pleine de bactéries…respectant l’un des codes formels du blues, il allongea son morceau à la fin de tous ses couplets de misère, pour s’adoucir, et les musiciens respectèrent l’injonction du maître, ils murmurèrent également avec leurs instruments.

Puis le morceau se souleva à nouveau pour l’explosion finale. La voix de Taj Mahal prit une sonorité rauque, sourde, vénéneuse, gutturale, elle sembla émerger de profondeurs insoupçonnées.

Dans ces moments là, le blues forme une boule dans votre estomac, une petite boule d’humanité, qu’il faut nourrir, faire lentement grossir, jusqu’à l’explosion de transe, le blues, c’est cela, précisément, cela, une musique de transe. Comme le veut également l’usage (la chose ne se fait pas d’elle-même, elle se fait malgré soi), le public entra en lévitation et hurla d’un seul homme en même temps que Taj Mahal et un frisson relia toute l’audience pour chatouiller la colonne vertébrale de toute personne présente.

Oui, c’est cela le blues. Une transe mystérieuse, si immatérielle qu’elle semble n’avoir strictement rien à voir avec la dextérité du musicien ou la qualité de composition, ou même l’intelligence visionnaire des plaintes psalmodiées.

D’ailleurs, l’ensemble des observateurs s’accordent pour le dire ; certains l’ont, d’autres ne l’ont pas ; cette capacité de transe, d’humanité écorchée, propre à faire communier simultanément tout un auditoire malgré lui.

Le blues est une sorte de don, l’avoir, c’est posséder la capacité innée, presque divine d’en communiquer très momentanément le pouvoir, magique bien entendu.

Lors de ce concert de Taj Mahal, cela ne dura que quelques instants, mais ces instants furent suffisants pour rendre l’expérience inoubliable ; avoir senti cette chose molle, transcendantale, sorte de spectre de soi, entre ses mains et constater avec délice que la transmission s’effectuait pour chacun ici présent. C’est proprement unique, quasi-miraculeux.

Un autre bluesman semble posséder ce don particulier, ce don qui consiste à jouer comme l’on se damne, à racler la crasse des fonds de casserole pour en faire un met des plus raffinés, qui consiste à emmener l’auditeur hors de soi.

Ce bluesman s’appelle Luther Allison et les deux morceaux que vous trouverez en écoute par ailleurs sont joués, psalmodiés par lui. « Cherry Red Wine » et « Bad Love ».
Ces deux morceaux ont été enregistrés en public, à Chicago.

Je les ai aussi choisis pour cela. Le blues est une musique qui supporte mal le studio, puisqu’il s’agit aussi d’un art particulier qui implique la narration d’une histoire, la réception réactive d’un auditeur. Si l’on brise la chaîne, la magie se perd.