
Je ne vais pas faire un seul mouvement. Adopter l’allure du roseau. Et lentement, couler, dériver, dormir avec la fluidité naturelle d’une nappe posée sur la surface de l’eau.
Avoir conscience ou être une conscience, seule ou parmi les autres, est un don pesant ; c’est le genre de don, trop lourd pour de simples épaules, que l’on souhaiterait presque renvoyer à l’expéditeur ; telle une maîtresse qui ne se sent pas digne du cadeau trop luxueux que lui fait un amant.
Comment être digne de cela ?
Où est mon mérite ?
La conscience est un diamant trop volumineux qui dissimule tout le doigt, l’on ne voit que ça !
S’il m’arrive de l’égarer sciemment dans un recoin de mon existence, elle me file au train, tambourine à la porte, beugle comme une truie pour que je la laisse entrer, que je la laisse prendre toute la place, monopoliser tous mes souffles, la moindre de mes pensées !
Etre conscient, mais c’est une sorte de torture…
Etre conscient de soi, ça doit quand même être encore pire, se connaître soi-même, comme on dit. La moindre névrose, le moindre refoulement, la moindre petite recette élimée jusqu’à la corde, que l’on utilise en dernier recours pour prendre la tangente. Tout savoir de soi, même l’indicible. C’est tout bonnement effrayant ! Epouvantable !
Aujourd’hui j’ai des velléités de roseau.
Des envies de nature.
De perception pure et sans aspérités.
Un peu comme l’homme plante, nourrie par la terre, inconscient de sa propre dualité, qu’il plût à Rousseau de peindre.
Seules perceptions de beauté persistante. Perception seule et nourriture inconsciente ; un délice imaginaire.
Quoique je vois bien que cette histoire n’a aucun sens. Comment percevoir la beauté sans rien comprendre de la laideur ?, c’est chose impossible ; excepté l’action plus qu’improbable d’un miracle, je ne vois pas. Et pourtant, il est manifeste que l’esprit a de grandes capacités de triage.
Il trie les souvenirs pour commencer. Avec le soin d’un maniaque rigide, il met de coté ceux qui se révèlent trop encombrants, ceux qui ne servent à rien, parfois même, il parvient à oublier consciemment, ce qui lui fait trop de mal. C’est son moyen de cautériser certaines plaies encore trop vives. Oublier ce que l’on sait, sciemment, révèle selon moi une puissance quasi surnaturelle, une capacité de volonté propre à l’ascèse véritable.
Vous allez me dire que c’est inconscient, et je vous répondrai que l’inconscient est une chimère. L’inconscient, c’est le néant et donner une contenance au néant, c’est une folie ; une folie douce et joyeuse certes.
Hélas, tout est effroyablement conscient, même l’oubli. Tout est tellement conscient à proprement parler que l’esprit lui-même ne peut que rester qu’en deçà de cette sur-nature, la fermer et obéir. Comme un bon petit soldat. Qui avance vers l’ombre de lui-même. Sans rien connaître jamais des tenants et aboutissants qui permettent à notre corps marionnette de se mouvoir.
Alors oui, aujourd’hui, je rêve d’être un roseau, à la fois peu de choses et élément indissociable de la nature, perception pure de la beauté et de la quiétude, perceptions de sons délicieux et dissonants, perceptions du bordel organisé, perceptions d’odeurs mélangées, impossibles à déterminer tout à fait, perceptions de caresses, perceptions infimes, de brise, de tintamarre inaudible. Juste quelques instants, cesser d’être cette foutue conscience en désordre qui chamboule la chambre bien rangée de mes idées…
Le miracle de l’esprit, c’est encore qu’en y pensant, la quiétude peut venir d’elle-même.