mardi 29 janvier 2008

In & Out


Earl Lavon Freeman est une feignasse, tout le monde vous le dira.

Malgré cela, on lui impute la co-paternité de l’Ecole de sax ténors de Chicago. Avec Trois autres souffleurs bien plus célèbres, bien plus agités, bien plus productifs : Gene Ammons, Johnny Griffin et Clifford Jordan. Le tout en ayant guère plus d’une dizaine de disques à son actif. C’est un peu comme si Zola était parvenu à fonder le roman naturaliste en n’écrivant rien d’autre que Germinal et L’assommoir… Comme si Trane n’avait enregistré que Giant Steps et A Love Supreme, sans jamais passer par la case Olé ou Africa Brass.

Du gachis ? Allez demander à l’intéressé, lui, c’est jouer qui l’intéresse ! Le reste, il s’en fout, s’en contrefout, s’en triplefout !

Earl Lavon Freeman, Von Freeman, The Von, ou Vonski pour les intimes est une feignasse sédentaire qui plus est, incapable de mettre un orteil en dehors de Chicago. Frileux dès que l’air est différent. Dès que Chi-town semble trop loin pour y rentrer le soir même ; ce mec, l’a trop pris au sérieux les paroles de « Back to Chicago ».

Né, le 3 octobre 1922, Vonski a fait ses classes aux cotés de Walter Dyett et a intégré dès 16 ans l’orchestre de Horace Henderson. Enrôlé dans l’orchestre des circonscrits durant la Seconde Guerre Mondiale, sa voix éraillée plongea ensuite dans le Grand Silence, ou le Grand Nulle Part, jusque son retour.

Les deux orteils de nouveau sur le sol de Chi-Town, il a jouilloté avec ses deux frangins (George le guitariste, et Buz Eldridge le batteur) mais en compagnie de pontes historiques, de passage dans la cité vénérée, sans doute pour jouer du blues canaille d'ill-inois : Charlie Parker, Dizzie Gillespie entre autres.

Il a participé, au début des années 50 aux débuts de l’Arkhestra spatioïde de Sun Ra. Encore une fois, sur ses terres.

Vonski n’a jamais cessé de jouer même lorsque les bombes explosaient les unes à la gueule des autres, jamais cessé, mais il n’en reste rien, il surfait alors sur la vague des autres en développant un style unique, fondateur donc, faisant des pieds de nez à la postérité comme un gamin facétieux, insouciant, moqueur, je-m’en-foutiste.

Il faudra attendre 1972 (un demi siècle d’existence donc !) pour entendre un enregistrement sous son nom, enfin, son premier opus, poussé au train par l’étrange et génial Rahsaan Roland Kirk. Malin comme un singe, il enregistre un peu plus depuis que son fils, version deux pieds dans deux sabots différents, Chico Freeman, est parvenu à maturité avec un sax entre les mains.

Quelques prises live par ci, un disque avec son pote Ed Peterson par là…Presque rien, des miettes à la con sur une table garnie jusqu’à l’excès par les autres. Voilà. En plus de 80 années d’existence, y a de quoi vous rendre maboul ; Vonski, à lui tout seul, légitimerait la publication d’un Guiness Book inversé des records. Un seul chapitre. Chapitre 1 (donc) – Earl Lavon Freeman a enregistré à peine dix disques en 70 ans de carrière. Imbattable à mon avis. En tous cas, dans le rayon « légende » !

Le son de Vonski, devenu celui de tout Chicago, se perpétue pourtant à travers le temps. Le son de toute une vie. Brut. Ecorché-séché, comme ces croûtes de sang coagulées qu’on triture à s’en faire mal de plaisir. Drolatique aussi et ultra-démonstratif. Légèrement chevrotant, voyageant entre les temps, alerte, puis emprunté, in & out, à l’intérieur et à l’extérieur du rythme, pour chatouiller puis éreinter l’oreille ; l’auditeur se devant d’être en permanence sur ses gardes.
Vonski est un maître et puis c’est tout. Bird était bien le plus malade des génies et Mingus, une sorte d’esprit taré dans un corps d’ours insoumis ; que voulez-vous ? Non, on ne peut pas tout avoir. C’est comme ça, choper le Vonski, c’est un peu comme faire le con avec une épuisette dans un marais stérile à la recherche du seul papillon du coin ; faut chercher, tendre l’oreille, tourner les pages du grand livre d’Histoire, vérifier même entre celles qui risquent d’être collées l’une à l’autre. Dépouiller le moindre mot manquant, l’anomalie, la présence miraculeuse du son troué de son saxophone cabossé.

Il n’y a pas de justice. Quand on voit ce qu’ont dû endurer tous les autres, galérant d’un bout à l’autre du pays, traversant parfois tout l’Atlantique pour éprouver le plaisir d’entendre son petit patronyme susurré par de belles lèvres étrangères ; parfois sans résultat…combien de génies morts dans l’œuf, faute à pas de chance ? Combien de bandes magnétiques paumées, jalousement gardées par de petits connaisseurs égoïstes ? Combien de jeunes loups découragés par la dureté de cette vie, fauchés par la came, cadenassés par une vie de famille trop précoce, emmenés au fond de la vase par de trop lourdes fréquentations ? Combien ?

Alors que Vonski est un foutu soleil négligent, ignorant son propre éclat, faisant jouer d’absurdes règles d’attraction ; que l’on fait pour lui les déplacements nécessaires, que l’on passe des heures à le pousser au train, pour qu’il fasse feu avec son arme à jouer…putain, c’est injuste tellement c’est bon !

Rien à foutre, faut croire. Même sa page internet, elle ressemble comme deux gouttes d’eau à celle qui sert à faire la promotion de la fête du cochon de Champigny-Sur-Marne. Sans doute que personne ne s’en occupe. Sans doute que chacun sait ce qu’il faut savoir. Toutes les routes mènent à Von. Même les gosses, les petits minots du coin en entendent parler, comme d’une belle galéjade, et viennent se vautrer comme de soumises vestales au pied du maître, qui ne sait guère que leur dire : « mais arrête, gamin, on va jouer quelques trucs et tu verras, après t’iras mieux ».

Tiens, sa version de « Caravan » elle est pas piquée des vers. Même le Duke en serait tout pale rien qu’à l’écoute. Même vieux jusqu’à trépas, il a cette carcasse nonchalante, et ce regard charmeur et rigolard, comme si c’était son virus à lui ; même quand il traîne un peu au Green Mill et qu’il vient ponctuer lascivement le poème du chanteur-colporteur Kurt Elling, il enveloppe tout le club de son velouté bactérien…

Vonski, tu m’écoeures !