Je n’ai sans doute pas une vision très claire de l’œuvre entière de Cormac McCarthy. Je n’ai guère lu que deux de ses romans. Et les plus évidents encore ! Aguiché sans doute par les lumières un peu crues de la médiatisation la moins reluisante.
La Route, pour commencer, à rebours, parce que ce fut l’événement. Le Prix Pulitzer. Que la machine à logorrhée n’a cessé de propager la rumeur sourde de l’éclat du roman, et que, tel un mouton, tête basse, j’ai suivi la mince traînée de poudre.
Je viens d’achever la lecture non moins attentive de No Country For Old Men.
Il y a le film des frères Coen (que je n’ai pas vu). Le titre du blog de Thomz, ici référencé.
Je ne fais pas partie de ce cénacle qui a tout de suite compris l’importance de McCarthy. Et alors ? Faut pas lire les livres dont on parle ? Si j’obéissais à un pareil axiome, ce serait du snobisme pur et simple (le fait que je me pose la question y répond simultanément ; quel naze je fais…).
Comme je l’ai dit, ma vision de l’œuvre est donc forcément très parcellaire, et pourtant, j’y vois déjà une flagrante unité.
Avant tout, c’est l’histoire d’un mauvais choix, ceux là même que l’on se pose en même temps qu’on les résout. Les mauvais choix qui nous perdent irrémédiablement. Ce genre de choix qui met en branle un engrenage complexe qui ne pourra s’arrêter qu’à condition d’avoir fait le tour de sa propre finalité.
Moss découvre une voiture déglinguée, criblée d’impacts, dans le désert du Mojave. Des hommes tout autour d’elle. Morts. Plus ou moins. A l’intérieur de l’habitacle, il découvre une importante cargaison de poudre. Par déduction, il comprend qu’il manque un des hommes. Premier mauvais choix, il se met à sa recherche et le découvre quelques 1500 mètres plus loin, affalé contre un caillou sorti de terre, replié sur lui-même, mort. Il y a une serviette à ses pieds. Deuxième mauvais choix, Moss l’ouvre pour inspecter son contenu. Pas mal, beaucoup, beaucoup trop de biftons. Troisième mauvais choix qui enclenche le bouton ON de l’engrenage, il s’empare de la serviette et rentre chez lui.
Dans notre vie, on a tous à faire de pareils choix. Tout se résume à cela ; ça divise l’humanité en deux : ceux qui prennent la thune et ceux qui laissent tout en plan pour ne pas risquer d’emmerdes.
La suite, la belle promotion qui est faite autour du film des frères Coen vous l’a plutôt bien vendue. Un tueur psychopathe et un shérif se lancent à la poursuite de Moss, dans un déchaînement de violence digne de l’apocalypse.
No Mercy for old Men !
Dans ce roman, il y a deux strates de lecture. L’intrigue, déclinée en longs chapitres. De petites interludes l’entrecoupant, rédigées à la première personne, dont le narrateur est le shérif Bell. Ces interludes effectuent de multiples césures dans le roman, comme d’incisives micro-coupures, d’incessantes piqûres de rappel. La vie va trop vite désormais pour les vieux hommes. Quand ils se retournent et regardent leur monde d’avant, il n’en voit plus aujourd’hui que des miettes éparses. Comme si l’homme se trouvait au centre d’une évolution folle, débridée, sans mors, une évolution qui le dépassait lui-même et l’entourbillonnait.
Vaguement, une philosophie se dégage. Un constat en tous cas : la société d’aujourd’hui refuse de reconnaître les évidences. Ses déviances propres et son besoin de s’y abandonner ont eu raison de sa volonté et de sa capacité de jugement. Droite et gauche n’existent plus nous dit-on, bien et mal n’existent plus. Les réponses les plus limpides soulèvent toutes désormais les mêmes objections. « C’est plus compliqué que ça », nous dit-on. Sous-entendu : il n’y a pas de réponse possible, pas de jugement possible. La vérité elle-même se voit supplantée par « des » vérités. Comme si chacun possédait une pierre propre à construire l’édifice ? Même pas. Pire. Exprimer qu’il existe une vérité différente par individu, c’est avant tout exprimer l’idée qu’aucune vérité n’existe ; et exprimer cette négation, c’est également exprimer l’idée que les frontières entre bien et mal, entre courage et lâcheté, entre progrès et évolution n’existent plus. Ceci, bien entendu, dans le but non avoué de ne plus avoir à s’y conformer. Exprimer cette négation inlassablement, à terme, c’est même ne plus rien exprimer du tout ; pas même cette fausse vérité qu’aucune vérité n’existe.
Le Shérif Bell se cramponne néanmoins à cette idée comme à une planche de salut. « La vérité, dit-il, est forcément simple. Simple pour que même un enfant puisse la comprendre. Parce que sinon, ce serait trop tard, le temps qu’on la comprenne, ce serait trop tard »
Plutôt que d’emmener l’Homme vers le « mieux », on préfère ne plus rien exiger de lui ; le garde-t-on en cage dès qu’il déborde de ses maigres prérogatives. Ou l’on met fin à sa vie de manière pure et simple.
Les interludes digressives du Shérif Bell paraîtront peut-être quelque peu réactionnaires à certains d’entre nous. Il a par exemple cette obsession un peu ridicule (certainement commune à tous les vieux) de l’apparence qu’ont certains jeunes d’aujourd’hui ; cheveux verts et piercings. Cela peut sembler parfaitement trivial et ça l’est sans doute un peu, mais cela témoigne en tous cas d’un symptôme aiguë qui semble en effet gangrener profondément nos sociétés : l’évolution des mœurs a remplacé l’idée de progrès humain.
C’est à cela que l’on mesure le degré d’évolution présumé d’une société. Par rapport à son degré de tolérance. Or, cette tolérance, muette, sans adhésion effective, quasiment condescendante nous empêche premièrement d’exprimer nos pensées, deuxièmement d’aller profondément dans l’étude de ces évolutions. Puisque aucune vérité n’existe, que bien et mal sont deux notions antiques, anormalement rétrogrades.
Dire qu’une chose est mauvaise n’est plus possible dès lors qu’elle est entrée dans le panthéon des mœurs humaines désormais tolérées. Lorsque le vieil homme regarde le monde qui l’entoure, il croit percevoir ce que d’autres ne voient plus et commence à considérer que les gens sont aveugles, qu’ils sont désormais privés de capacité de jugement ou pire, qu’ils se sont résignés à considérer les choses pour ce qu’elles sont.
Cette conscience vive d’un homme, considérant que la vie n’est essentiellement faite que de l’accumulation de ce qui constitue notre passé, totalement déphasée, ruine d’un monde disparu, persistant dans un monde mort, rend ce livre bouleversant.
Comme dans « La Route », ces interludes mettent en scène la beauté mélancolique de la résistance, tandis qu’un drame permanent se noue, que l’absence de pitié, de commisération, rend la vie des hommes et des femmes sans importance, sans valeur, rendant perceptible la présence du mal absolu, perceptible la perspective de notre propre déliquescence.
Comme dans La Route, la résistance s’exprime malgré tout, en dépit de tout, rigide, elle s’exprime quoi qu’il en coûte ; quitte à finir seul, dans l’insécurité permanente, réprouvé, incompris, mis au ban.
[No Country For Old Men de Cormac McCarthy - trad. François Hirsh - éd. Points - 320p.]