mercredi 23 janvier 2008

Les arbres ne craignent pas les rugissements...(1)


« Crache, mais crache, bon sang de merde », s’était écrié le grand type en costume cintré Paul Smith.

Ces postillons volaient dans la pièce tel le résidu pauvre de sa colère à l’eau de rose. L’unité centrale, à bout de souffle, moulinant comme deux hommes piétinant sur du gravier, branchée sur réseau géant n’était guère plus véloce pour le patron que pour les autres (malgré le fait qu’il occupait caricaturalement l’étage le plus haut de la Grande Tour) et le petit sablier virtuel de son poste de travail était une flèche plantée dans l’estomac de sa colère ; elle augmentait, grandissait, menaçait de tout emporter. Et pourtant, ignorant cette sourde véhémence, l’écran restait lamentablement immobile, comme prisonnier d'un espace temps farceur et hoqueteux.

L’extrémité gauche du graphique fit une apparition dans la petite fenêtre qui venait de s’ouvrir sur la face déconfite de son poste de travail et qui dissimulait presque la totalité de son Wall paper pixellisé ; photo potache de Britney Spears bourrée, avachie sur elle-même, au bord de dégueuler dans l’interstice minable de sa portière entrouverte. Sur ses yeux vitreux, se reflétaient l’éclair assassin du flash d’un paparazzi.

Mais l’extrémité gauche du graphique ne disait rien. C’était la valeur en début de séance. Et rien d’autre. « Saloperie de merde » ! Seule la droite portait en elle les enseignements nécessaires.

Soudainement la photo de cette pauvre Britney traquée, dévoilant une partie de sa fesse gauche, vulgaire et malsaine, constellée de points de cellulite, prenait un nouveau relief. Autrefois, il la regardait en riant, de toute sa hauteur. Aujourd’hui, elle signifiait la gloire d’hier et la déchéance de ce jour ; et il se souvenait des dictons fanfarons qu’il faisait résonner du fond de sa vallée intérieure, bordée de cordes vocales dénicotinisées, pour pousser au train ses collaborateurs : « on ne peut pas gagner si on ne joue pas, Hervé »…et cela suffisait à faire d’Hervé ou de n’importe quelle autre petite main encore timorée de la finance un flambeur de première, prêt l’instant suivant à mettre sa chemise, sa femme, son gosse, sa grosse caisse prétentieuse et au moins une de ses couilles sur la table…Cela suffisait ! Cela suffisait à l’époque.

En 29, des types s’étaient fait sauter le caisson pour de mauvaises courbes, celluliteuses comme l’arrière-train de l’indomptable Britney, mais la différence entre eux et lui tenait en cela qu’il lui fallait supporter un délai de chargement néanderthalien pour l’affichage misérable d’une foutue page en format PDF.
En 29, les petits colporteurs allaient de bureau en bureau, propageant les mauvaises nouvelles à la vitesse de leurs jambes. Avec l’invention du PC au ralenti, il fallait coller sa tronche contre l’écran et attendre que cela s’affiche, le canon froidement appliqué contre une des tempes en attendant de savoir s’il fallait ou non presser l’irrémédiable.
En 29, le marché était si exiguë qu’il pouvait se casser la gueule puis se relever avec de belles recettes toutes bien fichues, sous l’impulsion d’un libéral bon teint, marionnettiste et beau parleur. Aujourd’hui, c’est le marché lui-même qui tournait en boucle et « jouer pour gagner », c’était un peu comme emmener cinq gars en avion pour les jeter dans le vide avec quatre parachutes et un sac à dos !

La bonne volonté ne suffisait plus. La tronche de l’autre, bandant ses biceps de moineau, n’y changerait rien. On ne payait plus le volontarisme ; les sourires, les dents, la gnac, les niaiseries sur le succès et sur un capitalisme à visage humain, les danses du à-plat-ventre devant les têtes de gondole de tous les potentats du monde et même de gros chèques offerts en fin d’année pour service non rendu. Le choc de confiance n’aurait pas lieu…
Hervé et le patron en avaient ri à gorge déployée et maintenant il ne riait plus.

Les « bordel de saloperie » s’enchaînaient à d’autres expressions tout aussi ou davantage ordurières. L’écran semblait désormais noyé sous un fleuve de salive noire. « Putain », siffla-t-il en tenant de retrouver un peu de calme.

Enfin, le graphique étala piteusement en plein écran, les résultats en berne de la finance mondiale.

Déjà, les requins vieillis s’apprêteraient à se faire bouffer par de plus jeunes, qui rachèteraient tout ce qui bouge au bas prix ; et ils poseraient leur cul sur une pépite qui ne tarderait pas à se métamorphoser en montagne d’or. La méga roulette russe allait faire tourner les têtes et quelques heureux chanceux pourraient gueuler leur bonheur d’avoir tiré la queue du Mickey. Déjà, certains observateurs tenteraient par le biais de messages cryptées de faire passer l’information et d’autres feindraient la catastrophe annoncée, en poussant de petits cris de jeunes vierges. Des fortunes se dénoueraient, d’autres se feraient… Pas de quoi appuyer sur la gâchette, en somme.

Quand Hervé montra sa gueule enfarinée dans l’embrasure de la porte, le patron avait retrouvé son teint uniforme, gavé jusqu’au col d’autobronzant et de crème raffermissante et s’était un peu remis.

- C’est la catastrophe, murmura Hervé, essoufflé.
- L’informatique, m’en parlez pas, je sais pas ce qui y a ce matin…
- Non, je parlais de…
- De ça ?, dit le patron en montrant le graphique coloré comme une royale débandaison sur l’écran de son ordinateur.
(après un temps d’attente, le patron continua)
- Dites-moi Hervé, quand vous vous êtes fait prendre avec une autre gonzesse que votre femme, votre couple a manqué de voler en éclats si je me souviens bien, n’est-ce pas !
- Heu…
- Mais vous êtes restés ensemble, non ?
- …
- Et quand l’autre des archives s’est fait choper la main dans le pantalon d’une autre, et que sa femme l’a découvert, elle a pris la tangente avec son meilleur ami…non ?
- …
- Alors, arrêtez de faire cette tronche…le système a besoin de ça, il se purge…Tout le monde y gagne, sauf ceux qui y perdent...

Hervé retira lentement son corps de l’encablure.

- Hervé ?
- Oui, fit-il en reparaissant…
- Souriez, tout va bien (ses dents éclairèrent la pénombre naissante du bureau tout entier), c’est rien que de la sélection naturelle…