mardi 22 janvier 2008

A corps défendant


Louisa est une jeune femme libre, qui croit conduire sa vie comme elle l’entend. Comme chacun d’entre nous, elle ne perçoit pas les inclinaisons de son tempérament, de son histoire, qui la poussent naturellement vers un choix plutôt qu’un autre. Elle évolue dans la vie, masquée par le grand paravent de ce qu’elle ignore d’elle-même.

C’est pour cela qu’elle ne (se) comprend pas, lorsqu’un inconnu au physique étrange et déplaisant la tire par le poignet pour l’emmener « boire une verre ailleurs ». Elle ne comprend pas non plus pourquoi elle se laisse mener par lui, pourquoi elle continue de supporter sa déplaisante conversation, ses insinuations absconses, pourquoi elle ne le laisse pas finir seul, son « verre, ailleurs », pourquoi elle ne rentre pas chez elle maudire cet homme et cette soirée perdue. Et laisser tout cela derrière elle.

C’est la même incompréhension qui la tenaille lorsque l’inconnu la renverse sur un banc de pierre, dur et froid, pour prendre possession d’elle ; provocatrice, elle témoigne de ce que l’équilibre entre consentement, refus, résistance et pudeur semble une vue de l’esprit ; elle le confesse elle-même, c’est une sorte de viol consentant, qui la projette dans une jouissance inconnue, surpuissante, au-delà du désir et de sa propre puissance de volonté.

D’autres pourquoi appellent d’autres comment.

L’homme s’appelle Gordon. Il est psychanalyste. Il voit au-delà d’elle, à l’intérieur d’elle, et malgré ses refus, comme il viole et torture son corps, il viole et torture son âme. Comme il exhume l’orgasme de son corps malgré elle, il exhume des souvenirs refoulés, des tentations malsaines, des sentiments auxquels elle refuse de céder ou qu’elle souhaite ignorer.

Ce roman d’Edith Templeton, Gordon, décrypte avec une parfaite acuité ce qui peut unir deux êtres dans une relation de domination et de soumission. Ce décryptage met en relief l’interdépendance de ce type de relations.

Le besoin qu’a l’un d’écorcher, l’autre de sentir son corps s’ouvrir comme une plaie, le besoin de l’un à soumettre, celui de l’autre à se résigner, à céder, le besoin de l’un à salir, à souiller, à punir, le besoin de l’autre à se laisser fouiller comme un vieux débarras rempli de frustrations, à souffrir.

Dans cette relation d’interdépendance, celle du soumettant est encore plus forte. Parce que s’il faut faire céder l’autre sous sa force, sous son illusion de toute-puissance, c’est à lui-même également qu’il lui faut céder, c’est à ses propres ténèbres qu’il lui faut se confronter, vivre avec cette image déformée de lui-même et plonger en elle sans retenue. C’est l’absurde distorsion d’un double combat, contre l’autre, physiquement, à qui il faut, de force, arracher la reddition et bien sur contre soi-même avant tout, contre ses pulsions qui menacent de l’entraîner vers la mort.

Il n’est pas étonnant que ce roman ait été interdit dans plusieurs pays, lors de sa parution en 1966, en Angleterre et en Allemagne notamment. Il n’a certes rien de terriblement sulfureux, mais bien davantage que le comportement jugé déviant des personnages, c’est leur abandon, le plaisir non feint qu’ils prennent tous deux à torturer, à humilier, à être torturé, à être humilié, qui retourne le lecteur contre lui-même ; afin qu’il cherche en lui la réponse à cette question qui lie étroitement la sexualité au désir de mort.

Très intelligemment, il apparaît que ce type de relations (dénué d’illusion de pérennité) ne peut être que plus éprouvante pour le soumettant que pour le soumis. Parce qu’il est relativement plus aisé de se plaire en victime salie qu’en bourreau. Parce qu’aussi, la reddition est un acte plus passif qu’actif et qu’il n’est guère possible pour le soumis d’influencer quoi que ce soit de la relation. Le soumis, tout au contraire, tient la main sur tout et il est le potentiomètre déviant qui règle son intensité. Ce double combat, en dernier lieu contre sa nature et sa propre morale (même illusoirement rejetée) ne peut qu’éreinter celui qui s’y abandonne.

Lorsque vient le temps d’y mettre un terme, le soumis peut reprendre sa route, auréolé d’une nouvelle conscience de soi. Le soumettant reste sans sceptre et sans pouvoir, constatant avec une amertume morbide son incapacité à aller plus loin dans une relation qui irait trop loin, mais aussi la tristesse qu’implique la perte irrémédiable d’un être parfaitement adapté à ses pulsions. Ne lui reste plus qu’à tenter de vivre en laissant cela derrière soi, à se résigner à son tour, à feindre d’aller vers l’avenir alors même qu’il ne semble contenir aucune promesse de félicité.

Les êtres faibles le sont bien souvent en dépit de toutes les apparences.


[Gordon de Edith Templeton - trad. Marie Hélène Sabbard - éd. 10/18 "Domaine Etranger" - 256p.]