Le boulot d’Hervé, c’était de concevoir des produits financiers. Des trucs alléchants pour que le péquin moyen s’y retrouve dans l’épaisse forêt du marché et puisse s’amuser à placer ses trois piécettes épargnées. Des trucs illusoirement sécurisants pour faire la nique à tous les autres sur la Grand Place concurrentielle.
La majorité des produits qu’Hervé faisait naître du néant capitaliste ne rapportait rien, ou presque rien à son entreprise (directement en tous cas). Ils servaient juste à donner à sa société un visage humain, abordable, à dégager une impression d’honnêteté, une impression propre à susciter la confiance.
Les mots de ce grand con qui lui servait de patron lui résonnait dans sa cuvette de baignoire remplie de liquide méningé. Sélection naturelle ! Mon cul ! Y avait qu’à voir le reste de la sueur, coulant sur son front, qu’il s’était acharné à éponger sur la surface de son corps moite d’angoisse, à force de mesure et de volonté ; comme les autres, Hervé en était certain, comme les autres, il se chiait littéralement dessus.
Quand il croisa l’assistante du patron (rousse version incendie monté sur talons-échasses, toujours vêtue d’une sorte de pantalon de clown tout sauf seyant) il n’osa pas regarder dans le vide de ses yeux anthracites. Elle murmura : « tu fais la gueule, Boisvert ? » et il fit non, très légèrement, imperceptiblement, et il se réfugia dans la chaleur affreusement climatisée de son bureau.
Boisvert.
Ce surnom, il le devait au meilleur produit financier qu’il avait conçu. Une petite chose qui avait rapporté gros et avait permis à la boîte de s’acheter une conscience et une chouette image à peu de frais. Tout bénèf pour les grandes dents de la Grande Tour.
L’idée était simple ; il fallait à tout prix trouver un moyen de transférer en toute discrétion des fonds de la société vers le capital d’une entreprise exploitant des mines de cobalt en Amérique du Sud. Pour ce faire, il fallait créer un produit écran visant à constituer une sorte de fond de placement, permettant à l’argent de transiter quelques temps, ici, là, puis enfin, de voyager (via de multiples escales) jusque la cible recherchée. Montage complexe et sinueux. Rien qu’à suivre la sinusoïdale, vous pouviez attraper une céphalée s’étalant sur les 15 prochaines années.
Ce ne fut pas le fruit de la réflexion qui permit à Hervé « Boisvert » de trouver la solution ; ce fut le fruit de son cynisme.
Le produit financier était le suivant.
Les clients qui plaçaient leur argent par l’entremise de la société contribuaient au développement durable. Un contrat signé équivalait à un arbre planté. L’argent voyageait, fructifiait, satisfaisait le client en terme de rendement (bien qu’il soit sans commune mesure avec celui de l’entreprise, à tous niveaux), l’étendard du développement durable flottait haut pavillon sur le front débile de la Grande Entreprise Mécène, et moyennant quelques intermédiaires gracieusement engraissés, les fonds parvenaient jusque l’exploitation des mines de cobalt sud-américaines ; les dividendes faramineux résultant de la production et de la vente du précieux minerai retombaient dans les poches de l’Entreprise et nourrissaient l’appétit des actionnaires.
Tout le monde était content. Quand on ne joue pas, on ne gagne pas. Une couille sur le bureau, même le patron avait laissé retomber mollement sa mâchoire lorsqu’il avait exposé le projet devant l’ensemble des collaborateurs. Personne ne s’était jamais montré aussi cynique.
Mais pourquoi donc au fait ? Ah oui, j’ai oublié de le dire…
Les mines de cobalt demandent une énergie considérable pour l’extraction du minerai ; et l’énergie est un truc du genre à creuser des trous dans ton petit porte-monnaie.
Les ressources d’énergie, c’était principalement de l’électricité ; et pour obtenir une source d’électricité à proximité de la mine, il fallait construire des routes pour l’acheminement de matériel ou des barrages nécessitant l’inondation de certaines zones et le déplacement des populations. Ici, cela ne demandait pas d’efforts surhumains. Tout était à portée de main, ou de hache.
En pleine jungle amazonienne, pour dégager le passage ou faire chauffer des turbines, il suffisait de couper du bois.
En résumé. Vous placiez votre argent, l’entreprise ramassait un max, plantait un arbre (mettons en forêt de Vincennes) et renvoyait la corbeille de fruits tombés de l’arbre directement (enfin, pas si directement donc) dans le ventre d’une grande compagnie minière contribuant à la déforestation du poumon mondial. Un arbre planté, des milliers d’autres découpés à la tronçonneuse géante.
Le développement durable, nouvelle cause nationale, chatouillant toutes les petites âmes, le produit fut un succès ; entre toute chose, ce qui valait le plus cher aux yeux de chacun était encore l’illusion d’une conscience propre comme un sou neuf (et le Produit l’offrait pour trois fois rien).
Hervé, renversé en arrière sur sa chaise de bureau se redressa presque instantanément lorsque sa messagerie Outlook présenta tous les signes d’un haut-le-cœur messager. Il joua de la souris pour afficher la correspondance déshumanisée de Jean-Mi, l’algorithme, le type qui chiffrait les montages financiers les plus obscurs (ceux-là même qu’auraient perdu le plus compétent des semeurs de cailloux). Encore un calendrier porno, qui au lieu de s’afficher, planta son poste de travail.
Hervé se renversa à nouveau en arrière en soupirant. Il voulait seulement fumer une cigarette. Rien qu’une, mais la loi lui en avait imposé l’arrêt et dehors, le vent cinglant, chargé de pollution giflait sans ménagement les visages (ne parlons pas du fait qu’il fallait, pour se livrer à ce petit vice, prendre l’ascenseur et descendre la bagatelle de 48 étages et fatalement les remonter ; ce laps de temps pouvait suffire à la jungle pour que tous les fauves s’entredévorent ; vous fumez une clope et quand vous revenez, c’est l’apocalypse, l’angoisse, putain, l’angoisse)…
Il y a quelques mois de cela, sa belle-sœur et son beau-frère était venus dîner. Le beau-frère s’était fendu d’une tirade enamourée relative au Grenelle de l’Environnement, décrété foutue marotte nationale, petits zozios qui chantent, pergélisol en fusion et chant d’amour/monument aux morts salins en l’honneur de feu la Mer d’Aral.
Par provocation, Hervé s’était complut à lui décrypter le détail de son petit « placement jardinier » et ce merdeux avait dit : « comment tu peux faire un truc pareil ? et continuer à te regarder dans la glace ? ». Quand le couple s’en était allé, Hervé les avait regardés de loin, monter dans leur 4x4 et rentrer chez eux, et un sourire creux s’était étendu sur son visage…
Un moitié de nichon siliconé figeait toujours son écran comateux ; salive résiduelle sur ses lèvres. Il pensa au patron et se sentit insulté par son air suffisant. Il pensa : « si tu me fais couler avec toi, pauvre con, je te tire un putain de balle dans le crâne »… Ce pensant, il décrocha le téléphone, composa un numéro à quatre chiffre – 1 – 8 – 4 – 9, puis beugla dans la voie lactée téléphonique, à une oreille hébétée, à l’autre bout du fil : « et vous foutez quoi ce matin, à l’informatique ? Si vous m’arrangez pas ça dans la demi-heure, je vous enfonce votre bande passante dans la gorge, c’est clair ! ». Il raccrocha…
Le nichon désormais entier avait un aspect irréel, difforme, dégueulasse.
