
Haletants, le nez obstrué pas la poussière, jeunes et beaux, Paul Newman et Robert Redford tentent d’échapper à l’armée mexicaine. Slalomant entre les balles de ce qui faisait à l’époque office d’AK-47 tonitruants, ils parviennent à se réfugier dans une cabane sentant le fauve et la gloire. Le seul choix qui leur reste est le suivant : rester ici en se bouffant le nez et les ongles jusqu’à ce que les moustachus viennent les sortir de là (ou pire, se laisser faire prisonnier et finir au bout d’une corde) « ou » y aller au flanc, sortir de là et tomber sous les balles, mais debout, libres, affranchis, super-couillus !
Depuis la nuit des temps, c’est pile poil ce qui façonne notre maigre définition de l’héroïsme.
Mettre sa vie dans la balance, comme si elle n’était que peu de choses, somme toute, à coté de l’honneur. En d’autres termes, l’héroïsme, c’est la mort.
A longueur de films, on peut donc assister à la longue litanie militaire qui suit ; deux types armés jusqu’aux dents qui n’ont plus rien d’autre que d’aller vers la mort et qui préfèrent le faire avec les couilles devant plutôt que les pieds, se regardent dans les yeux (ils ont été rivaux autrefois ; parce que c’est plus savoureux comme ça).
Ils s’étreignent virilement (ce qui exclue toute embrassade, tout enlacement ou toutes caresses ; mis à part dans les scènes crypto-homos de glaidateurs dans Benhur) (en règle générale, ils se tripotent les avant-bras) et prononcent ces quelques mots archi-rabachés, connus de tous, de vous comme de moi : « c’est un honneur de mourir à vos cotés ».
Un honneur-de mourir-à vos cotés.
C’est cela l’héroïsme alors ! Mourir debout ?
Con comme je suis, je me dis en moi-même que mourir debout, au bout d’une corde, en tirant quelques bouffées d’un cigarillo déplumé, allongé, la tête à l’envers, le résultat est le même. Mais je ne suis pas un héro moi !
Je me demande tout aussi connement quel profit on peut tirer, dans le cas de nos deux militaires secrètement attirés l’un par l’autre de lever son arrière train pour faire face à l’ennemi, juste pour le plaisir d’en descendre quelques uns avant d’y passer ; c’est ça l’honneur ? M’est plutôt avis que c’est le genre de chose qui vous chargent un peu plus le mulet avant d’aller faire le compte de vos culpabilités diverses devant qui vous savez…ah, c’est un calcul d’apothicaire mais on a que ça, du début à la fin, soi-même, son petit carnet de recettes-dépenses et une main pour effectuer de petits calculs savants…
Encore que ceux là ont semble-t-il une cause à défendre. Mettre sa vie dans la balance pour défendre la liberté des autres, ça peut avoir un sens. Un sens sacrificiel en tous cas qui quoi qu’on en dise plaît à l’être humain.
Mais quelle cause est juste ? Quelle cause ne l’est pas ? Il suffit de regarder le film de Terence Malick « La Ligne Rouge » pour se rendre compte à quel point tout cela est absurde. Une vingtaine de types paumés dans une guerre insensée se sacrifient pour une colline chauve et déserte. Pourquoi ? Pour qui ? Quel sens peut-on donner à cela ? Quel sens donner à la vie que l’on offre pour gagner le droit de planter son drapeau sur ce petit monticule de terre ?
Par effet de contagion, l’héroïsme a de toute façon cessé d’être rattaché à un sens quelconque. Il suffit désormais de jouer avec son souffle comme on joue au bilboquet ou au Jeu de Go et l’on mérite sa décoration.
Toute une tripotée de types sont prêts à mettre leur vie dans la balance rien que pour se suspendre dans l’air quelques instants, traverser l’océan Indien à la nage, la mer de Tasmanie en canoë kayak, le Pacifique en planche à voile, ou l’Atlantique en avion comme ce bon vieux Lindbergh.
Lindbergh, il est intéressant et nous sert presque de maître étalon pour la démonstration qui va suivre.
Certes, lorsqu’il relie en deux jours New York et Paris, à bord du « Spirit of Saint Louis », l’exploit est retentissant. Unique. Démesuré, à l’échelle des pauvres moyens de transport humains.
Mais quel sens cela comporte-t-il, passé l’hébètement face à ce qui semble alors inconcevable ? Cela change-t-il réellement quelque chose à la marche du destin humain ? Cela vaut-il le coup de mettre sa vie dans la balance, et au bout du compte de la perdre ? Est-ce cela, réellement, l’héroïsme ?
Certains hommes considèrent leur vie comme la chose la plus importante qui soit. Cela ne les empêche pas de n’accorder à la vie des autres aucun prix. Considérez donc ce que peut représenter la vie d’autrui pour qui n’éprouve aucune peine à lancer les grands dés de celle qui lui est propre.
Lindbergh était ce genre d’hommes. Explorateur héroïque pour la grande majorité des sociétés occidentales, fou incontinent sans doute pour d’autres cultures pour qui la vie reste au centre de toutes choses.
Héro de l’aviation, pionnier – ce qui revient au même dans le grand mélangeoir improbable qui fait perdre aux mots tout leur sens – et défricheur d’horizons. Et alors ? Faut faire semblant de s’émerveiller, de considérer que le dépassement de la nature de l’homme se situe seulement au-delà de ses propres limites physiques ?
C’est de l’héroïsme de pacotille si vous voulez mon avis. Mais un héroïsme présupposé, admis par tous et qui permet de gommer toutes les zones d’ombre du personnage.
Comme celles qui touchent à son antisémitisme par exemple. Lorsqu’on lui demande, en 1941, en plein conflit mondial, de nommer les « agitateurs bellicistes », il répond sobrement « la race juive ». Notre héro. Qu’il convient de révérer, parmi le reste de la race humaine.
Voilà de quel bois sont faits nos héros, avec leur mort en médaille, leur drapeau et leur hymne à la con, leurs conceptions merdeuses du dépassement de soi, et voilà, c’est sous-jacent quelles sont nos rêves collectifs, et par la même notre conception de l’héroïsme et du courage.
Et après on me dira que notre identité est une chose chère qu’il nous faut défendre !
[Nous reparlerons du petit Lindbergh à l’occasion de la lecture prochaine du livre de Roth « Le Complot Contre l’Amérique »]