
Georges Flipo est une sorte d’escroc facétieux. Ne vous méprenez pas, ce n'est pas une méchanceté gratuite, c'est un authentique compliment ; il me semble que c’est précisément pour cette raison qu’il faut le lire. Si j’ai bien tout suivi, Georges Flipo, auteur de nouvelles vient de commettre son deuxième roman : « Le Film va faire un malheur ». Je ne sais pas si c'est un coup de maître. Je ne le crois pas, mais nous n'en sommes pas loin. Le coup est passé près.
Laissons-là ces gars qui naviguent en eaux bien trop troubles pour nous. L'idée, c'est que vous compreniez l'idée générale. Les aspirations causent plus de dégats que quoi que ce soit d'autre sur cette terre. C'est un défaut tout ce qu'il y a de plus humain. Les hommes sont comme ça. C'est atavique, presque. Incapables d'être à ce qu'ils sont, incapables d'être à ce qu'ils font. Ils sont essentiellement tendus. Tendus vers. Un dessein, un fantasme de réalisation. Jamais en rapport avec ce qu'ils sont. Peu importe les moyens utilisés. L'apparence, l'estime de soi via celle des autres, la reconnaissance. L'homme passe à coté de lui, il est l'ombre qui marche à coté de lui sans jamais réellement s'incarner. Il lui faut plus. La célébrité, une distorsion du reflet que lui renvoie le miroir. Il voudrait être pleinement vicieux et jouir de la réputation d'un saint. Vous connaissez le refrain : le beurre, l'argent du beurre, le cul de la crêmière. Tout un tas de choses qui l'empêche de vivre, d'être honnête avec lui comme avec les autres.Si vous écoutez Georges Flipo, il vous dira que ce livre n'est pas un polar. Et d'une certaine manière, il aura raison. Ici, l'intrigue ne tient sur rien. L'inconséquence des personnages, leur incapacité à vivre leur vie, à se satisfaire de leur condition, à refuser le mensonge et l'illusion, montent tout en épingle. Ici, de quiproquos en quiproquos, d'imaginations en imaginations, d'incompréhensions en incompréhensions, vaste culbute d'aspirations égoïstes qui s'ignorent et ne communiquent jamais, l'intrigue est un engrenage qu'un peu de raison créverait comme un bulle de savon.
Tout ceci est donc d'une cohérence à faire pâlir nombre de romanciers en herbe. Mais à vrai dire, c'est même tellement cohérent que l'ensemble du roman ne semble présenter aucune aspérité. Je suis convaincu que c'est le concept qui fait le roman. Dans la littérature russe par exemple (dont Pirief est un amoureux plus ou moins sincère), le concept fait foi. "Crime et châtiment" ; "L'idiot" ; "Anna Karénine". Tous ces chefs d'oeuvre en constituent la preuve. Mais nous avons là aussi des romans foisonnants, des oeuvres tordues, à la fois étourdissantes de cohérence, mais à force de l'être, hypnotiques, engourdissantes. Vous finissez par y perdre votre nord. C'est ici que le roman de Georges Flipo manque d'un rien la cible qu'il souhaitait viser. Il ne parvient pas à dépasser la force de son concept. Les personnages manquent de chair, manquent de vie, si l'intrigue vous surprend, glissant sur la peau de quelques clichés sans jamais y dégringoler, les personnages, eux semblent davantage guidés que mus, davantage conduits qu'insufflés de vie.
Georges Flipo en dit peut-être trop sur ces personnages. Peut-être ne leur laisse-t-il pas assez d'espace, ne laisse-t-il pas à leurs mensonges (ceux qu'ils font aux autres autant que ceux qu'ils se font à eux-mêmes) la vie, la liberté qui leur manquent, pour nous rendre nous aussi incertains, incapables de juger. C'est dommage. Il en aurait fallu de peu pour sublimer ce roman déambulation en épopée humaine (celle dont nous faisons tous l'expérience), de bruit, de fureur ; rendre cette universelle mélancolie avec un peu plus de puissance.
Mais c'est affaire de parti pris sans doute. Le romancier fait ses choix, heureux ou malheureux. La noirceur uniforme du roman contemporain lui aura donné des envies d'oxygène sans doute. Des envies d'ironie, des envies de rire, de joie. C'est aussi paradoxalement ce qui fait le plaisir du lecteur à se laisser parfois mener par le bout du nez ; en connaissance de cause. Sans être dupe. C'est pourquoi je dis que Georges Flipo est un escroc facétieux : en dépit des imperfections de son roman, il parvient à nous apprivoiser.
[Le Film va faire un malheur de Georges Flipo - éditions Castor astral - 314 pages]