mardi 15 septembre 2009

Par arrêt de l'arbitre


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C’est rêche. Comme un pull bon marché Made in China passé trop souvent en machine. Comme chacun, malgré le cortège de dénégations, je ne recherche jamais qu’un peu de douceur. Pas d’amertume, pas de tissus urticants. De rougeurs sur la peau. De démangeaisons. Je rêve de traverser la vie comme une bite lubrifiée qui se glisse dans une capote profilée. La vie sur mesure.

En ce moment, j’ai un quotidien d’onomatopées. Bing ! Vlan ! Ce genre de conneries pour super-héros en moule-burnes. Je laisse retomber l’érection de mon attention quelques instants, elle se ramollit comme une vieille queue fatiguée, c’est le moment que choisit bien entendu la fortune pour me bourrer le pif de gnons incandescents. Jbim ! Pow ! Enfin, vous voyez ce que je veux dire, je ne vais pas non plus en décliner des chapelets. Parfois, j’encaisse sans broncher, parce que je suis un bon encaisseur (au propre comme au figuré), j’ai le menton bien dur, voilà. Je secoue la tête et je fouette l’air de mes poings chétifs. De temps en temps, je sens ma mâchoire craquer et un peu de sang couler dans ma gorge, ça a un petit goût acide qui rend fou. Rarement, ça me met down, enfin, knock-down je veux dire ; en jargon pugilistique, ça signifie qu’on se relève avant que la dizaine ne sonne. Le gars en uniforme rayé saute alors autour de mon corps lourd comme une puce minable et paumée, et détend ses doigts, l’un après l’autre en partant du pouce jusqu’à l’auriculaire, mais je sais bien, je sais toujours, que – même péniblement – je vais finir par me relever et mettre mes poings en évidence pour lui faire comprendre que rien n’est tout à fait déconnecté, écarquiller les yeux pour exhiber le rêve qui gicle de mes pupilles dilatées. Et jusqu’à présent, il a toujours fait : « ok ! ok ! bon pour la prochaine rouste ». Le knock-out qui vous étend pour de bon, je ne connais pas. Pas encore. Il arrivera un jour. Nécessairement. Personne n’est invincible.

Mais là n’est pas le problème. Je me fous de ne pas être invincible, surtout si autour de moi, tout le monde se fait battre comme plâtre. Ce serait une horreur que d'être affranchi des malheurs communs. Voilà qui n’a aucun intérêt. Je suis déjà vaincu sursitaire de toute façon, ma pantomime ne trompe personne, enfin il est possible qu’elle trompe les plus abrutis, en tout cas, elle ne parvient pas à me tromper moi.

Je ne sais pas vivre pour moi. La philosophie moderne (ou ce qui se prétend comme telle) vante les mérites de l’épanouissement, les mérites du petit bonheur personnel qui sent le moisi, les mérites du bien-être et du savoir-prendre-soin-de-soi. Elle peut vanter ce qu’elle veut, cette philosophie-L’Oréal ! je pisse vaillamment sur les livres de ces sous-philosophes autoproclamés : les Comte-Sponville, les Ferry, les Onfray de la Princesse. Je la leur mets profond. Vivre pour soi, se préserver : quelle absurdité ! Quel non-sens !

Je sais également que les vieux philosophes antiques ne sont plus de saison. Trop durs, trop rigoureux. Pas assez indulgents. Au ball-trap de la pensée, on dégomme des grecs en sandales et des barbus à moitié nus en étant très satisfait de sa petite personne épanouie. Y a pas longtemps, j’ai « échangé » avec un pauvre con (ou une pauvre conne, allez savoir) qui dézinguait du Platon en deux phrases. Faut pas se sentir merdeux ! A quoi sert de discuter avec ces gens qui se morflent – sans même le soupçonner – des beignes qui parcourent plus de 2000 ans pour leur rougir les joues ? Tout fier qu’ils sont, il bombent le torse, les joues enflées, portant la marque de gros doigts dématérialisés, sans même ressentir de gêne, de honte ou de douleur, anesthésiés qu’ils sont par leur bêtise et leur ignorance. A quoi sert de discuter avec les gens qui ont tort : les laisser baigner dans leurs certitudes est un délice.

Oui, j’y reviens. Lentement donc, plus lentement cette fois, je me relève. L’arbitre a une sale gueule et il a un sourire incomplet. Oui, je fais, je vais continuer de boxer, parce que j’aime les autres. Mes autres.