mardi 16 février 2010

Elvis is dead (3)



Mardi 10 février

Prévisions météorologiques : 48 ° Celsius ; 68 % d’humidité ; coefficient de marée : 108 ; nuageux

Lundi, 2h00 du matin, le maire de Memphis avait convoqué la presse locale pour décréter l’interdiction pure et simple des festivités du Mardi-Gras. Dégoulinant de sueur malgré la clim balèze de la mairie qui tournait à toute berzingue du 1er janvier jusqu’au 31 décembre, Monsieur le Maire avait décrété tous rassemblements et défilés hors la loi. Avis appuyé d’un clin d’œil à la population louisianaise qui avait intérêt à se tenir à carreau. Toute cérémonie vaudou était verboten. Toute casserole de gombo fumante serait déversée sans ménagement dans le caniveau. Toute jeune femme insouciante des bonnes convenances sudistes surprise en train de dégrafer son soutif et d’afficher ses doudounes au balcon d’un des immeubles de la ville pour quelques perles en toc partagerait bientôt la crasseuse cellule de dégrisement des poivrots puants du cru, le temps que les hormones lui redescendent dans les mi-bas. Monsieur le Maire avait martelé son pupitre du poing : l’addition serait salée pour tout contrevenant. Monsieur le Maire avait fait jouer sa voix de fausset : Mardi-Gras était tricard, les louisianais, les bouffeurs de grenouille et les « mélangés » étaient tricards. Leurs saloperies de fanfares pleines de zulus beurrés étaient tricardes. Monsieur le Maire avait bombé le torse pour finir : « je n’ai plus rien à ajouter », avait-il dit, comme un flic de série B bidon dispersant des badauds voyeuristes : « circulez, y a rien à voir ». Il était sorti de la salle de conférence par une porte dérobée.

Lundi, Rufus avait vu le Maire faire le beau à la téloche. La simple évocation du Mardi-Gras l’avait fait plonger dans le souvenir et la mélancolie. Il avait pensé à Bourbon Street qui dormait désormais sous la flotte. Il avait pensé aux poches des touristes qu’il nettoyait autrefois, quand il était adolescent, le long de la même rue les jours de Mardi-Gras. Il profitait que ceux-là regardaient bêtement en l’air, hypnotisés par le spectacle affriolant des louisianaises dodues qui se dépoilaient aux balcons. Il partageait son butin avec d’autres petits videurs de poches avec lesquels il était associé en combine et il dépensait sa part en disque et en alcool bon marché. Il avait pensé à sa mère et il avait pensé à la Grande Montée des Eaux qui avait noyé la ville en quelques heures seulement, il s’était souvenu du Superbowl 2010 remporté par les Saints, qui avaient déménagé aujourd’hui à Vancouver. A Vancouver, putain ! Il avait pensé : « j’avais 7 ans à l’époque. La ville était devenue dingue de joie » Il s’était rappelé que sa mère parlait tout le temps de Katrina quand il était môme. Elle disait qu’ils avaient failli y rester, elle disait qu’ils avaient pioncé sous le Superdome, elle disait : « j’ai vu des mioches crever de soif à coté de moi, personne n’a bougé le petit doigt. Tu avais deux ans, la fièvre a failli t’emporter ». Elle avait dit, en voyant La Nouvelle-Orléans transformée en Pays de l’Atlantide que finalement, Katrina c’était de la gnognotte. Elle s’était signée aussitôt. Elle s’était éteinte quelques jours après, à l’âge d’Abraham ou quasi. Elle s’était éteinte en un instant, quelqu’un lui avait tourné l’interrupteur. Jour/nuit. On/off.

Rufus aspira une grande goulée d’air. Tout valait mieux de toute façon que fêter encore une année de plus le Mardi-Gras dans cette ville de cinglés. La vue du char d’Elvis, que la mairie leur avait imposé jusque là chaque année avec sa tripotée de sosie tout sauf ressemblant, lui avait toujours filé de l’urticaire. Avec Cointreau, ils envisageaient de se tailler et de pousser vers le Nord. Le Canada peut-être, où il faisait plus frais, le Canada, où on pouvait côtoyer des raclures moitié françaises comme eux.

La Nuit envahissait tout. Elle était chaude, laiteuse, elle était malsaine, elle était le signal qui faisait sortir les insectes de leur tanière gluante. Des insectes, gros comme le poing, qui faisaient des virées-suicide en essaim. Le jour était pire bien sûr. Le jour était inhumain. Le jour les avait bannis. Le jour, tout le monde se terrait dans des caves et dormait.

Rufus entra dans un bar miteux. Il prit place au comptoir à coté de Lucinda, une habituée qui avait le teint très pâle. En l’apercevant, Lucinda dit : « nous sommes tous des oiseaux de nuit, n’est-ce pas ? » Rufus baissa le menton pour dire oui, ou peut-être pour dire autre chose tout compte fait.

- Tu ne défiles pas aujourd’hui, Rufus ? Tu as laissé tomber ta fanfare ?
- Tu n’as pas entendu ? Mardi-Gras a été interdit par le Maire, répondit-il, en reniflant un verre vide que quelqu’un avait abandonné ici.
- Oh que si, j’ai entendu mais je n’aurais pas pensé que tu étais du genre à te laisser dicter ta conduite par ce vieux machin de Maire de mes deux.
- C’est un titre long comme le bras, ça, dis-moi ! (un temps) De toute façon, ici, ça ne rime à rien.

Lucinda offrit son plus beau sourire à Rufus. Lucinda descendit de son tabouret et fit l’aguicheuse. Elle tira Rufus par la manche et l’entraîna dans la rue. Ils ne prononcèrent pas le moindre mot. Ils remontèrent l’avenue, prirent deux fois à gauche. Une fois à droite. Ils coupèrent par le parc. Rufus commença à se sentir plein dans le pantalon. Lucinda désigna Graceland qui faisait la fière devant eux. Elle dit : « c’est chez moi ! » Cointreau était devant le portail géant, constellé de noires et de double-croches. Il avait un air. Un air, quoi ! Un air difficile à définir, l’air à la con habituel de l’abruti qu’il était avec un petit truc en plus : un air « entendu » qu’il partageait avec Lucinda. Lucinda qui semblait pâlir à vue d’œil. Quasi translucide maintenant. Cointreau dansait d’une jambe sur l’autre. Il était excité comme une puce. Il était en nage. Il venait de se faire piquer trois fois au front par le même moustique. Et aussi, deux fois au cou, pile sur la jugulaire.