
source
Mardi 10 février
Gabriel roupillait devant la télé. Des flashs d’information se succédaient sans suite logique, entrecoupés de scènes d’émeute. La décision du Maire avait eu l’effet escompté. Des résistants bariolés étaient descendus dans les rues pour braver l’interdiction du Mardi-Gras. Des mecs déguisés en zulu, portant des tubas, des clairons et des grosses caisses, accompagnés de gonzesses à moitié nues, sauvages, à la peau sombre, qui portaient d’affreux colliers de perles au cou. Les flics les avait reçus. Copieusement. Les manifestants s’étaient fait plier. En moins de deux. La nuit serait chaude, très chaude.
Gabriel baillait. Des mecs se faisaient mettre à terre. Les flics les immobilisaient en pratiquant des clés de bras et en leur enfonçant un genou dans le milieu du dos. Là, un pauvre gars beuglait parce qu’un bleu y avait été trop fort et qu’il lui avait démis l’épaule. Ici, un autre gueulait parce qu’une armoire à glace lui comprimait le visage contre une grillage rouillé. Des gros durs prenaient des coups de matraque sur le crâne et s’étalaient de tout leur long sur le bitume dégoulinant. Des gonzesses hurlaient parce qu’on les bousculait sans ménagement, parce qu’on les tirait par les cheveux. Leurs nibards valsaient de leur soutif panthère ! Des clébards aboyaient, retenus par des laisses plus-lâches-tu-meurs.
Gabriel sirotait une bière pas assez fraiche. Des feux de poubelle, des tires dévastées, des vitrines pillées, des cailloux lancés d’on ne sait où qui tombaient en averse sur une brigade en formation serrée, des lances à incendie dirigées vers une foule clairsemée, vannes ouvertes au maximum ; des louisianais se faisaient éparpiller comme des confettis, des louisianaises se faisaient rafraîchir. Monsieur le Maire avait réussi son effet, le message de Monsieur le Maire avait été reçu cinq sur cinq : « ici, c’est chez nous, ici, ce n’est pas chez vous. » Un reporter de la chaîne locale filmait les prémisses d’un passage à tabac qui avait pour cadre une petite rue à l’écart du grand barnum. Le pauvre mec était seul et à genoux, d’ici on distinguait sa lèvre ouverte en deux qui laissait couler un flot de sang discontinu, trois flics baraques l’encerclaient et s’apprêtaient à envoyer la pointe de leurs pompes dans son menton. Ils aperçurent la caméra. Ils relevèrent le gusse et firent mine de l’embarquer comme s’il s’agissait de leur intention de départ. Merde ! La gueule du reporter maintenant, dépité de voir son scoop s’envoler comme une colombe de paix. Jouez le jeu, éclatez-lui la gueule, je vous mosaïquerai le visage !
Gabriel se disait qu’on vivait dans un monde de dingues. L’écran de télévision arborait des stickers racoleurs dans tous les coins. Des machins qui clignotaient. Qui vous faisaient l’effet d’une aiguille plantée dans les yeux. En direct de Memphis. Emeutes en live. Mardi-Gras sanglant. Le défilé zulu tourne au drame. La racaille louisianaise en prend plein la poire ! Memphis 1 Vaudouland 0. Ce genre de conneries. Le présentateur en plateau souriait à la caméra derrière sa petite table en contreplaqué, son brushing en acier trempé restait planté sur son crâne comme une saloperie de casque. Derrière lui, des mecs à d’autres bureaux, faisaient semblant de trimer. Ils faisaient mumuse et étaient en mode « rédaction en pleine effervescence. » ça ne trompait personne, un des mecs avait un chiffon qui dépassait de la poche arrière de ses jeans. On avait réquisitionné les gars de l'entretien. De temps à autre, le bordel s’interrompait, un défilé d’images pour épileptique tentait de vous vendre de la bière, du papier cul, du ginger ale, des produits d’assurance vie, du déodorant, des climatiseurs. Puis les violences reprenaient là où on les avait laissées. Brutes de décoffrage. Carrément ivres de colère. Incohérentes.
Derek roupillait pour de vrai, pas à demi, ses deux yeux étaient fermés comme deux coffres-forts. Quand il avait entendu le Maire la veille, il avait dit : « ça, ça va foutre la merde. » Derek avait eu le nez fin, tout le monde avait eu le même nez en fait et avait senti le vent souffler du même coté. Des mômes caillassaient maintenant des bagnoles de flics. Des gyrophares éclairaient la nuit malsaine et lumineuse. Un cameraman inspiré à l'âme poétique cadrait une grosse caisse trouée qu’on avait abandonnée dans l’urgence sur le trottoir. Un autre, moins inspiré, jouant du zoom avant/arrière, cherchait nerveusement là où ça castagnait et ne trouvait que le raie des fesses d’un flic bouboule qui ramassait sa lampe-torche tombée par terre.
Gabriel cligna des yeux. Gabriel aperçut le portail ridicule de Graceland. Les notes, les croches. Le mauvais goût illustré par un simple portail, comme rien d’autre ne parviendrait jamais à l’illustrer. Gabriel vit des mecs courir dans tous les sens. Gabriel vit des gars en uniforme les poursuivre. Memphis était cette nuit un vieux disque rayé du King, qui revenait toujours à la même phrase. Devant la grille, une femme au teint blafard vampait la camera. Devant la grille, un regard vous aimantait l’attention et le désir. La caméra ignora les tarés qui se couraient après. La caméra resta sur elle. La caméra oublia les émeutes. La caméra oublia les bras pétés, les nichons pleins d’égratignures, les ecchymoses et les hurlements. Le monde se figea, rétrécit, se concentra en un seul épicentre tumultueux. Il n’y eut plus qu’Elle. Et Gabriel.
L'action se torse.
RépondreSupprimerUn clone de Marylin i suppose ?
Audine,
RépondreSupprimerça se torse et se com-bust-ionne ! Pas Marilyn, non, Marilyn n'est pas une fille du sud mais de l'ouest (une vraie, ce qui est rare à Hollywood), on ne la croisera donc pas en ces parages :)
juste une question (idiote), pourquoi ce choix du mardi gras ? parce que nous venons de commencer le carême ? j'ai écouté la musique en même temps, dis, c'est pas du jazz ça...
RépondreSupprimerLucia,
RépondreSupprimerJ'ai un amour sans modération pour La Nouvelle Orléans. Dans l'histoire présente, La Nouvelle Orléans est désormais noyée sous les eaux et beaucoup de lousianais végètent sur l'actuel littoral, situé pile à Memphis. Cela m'amusait d'utiliser le Mardi-Gras pour illustrer les différences culturelles entre lousianais et gars du Mississipi. Et d'imaginer des frictions dues à cette cohabitation forcée. Elvis est aussi l'illustration de cette différence, et même, une opposition implicite (et sans fin) entre les cultures aforaméricaines et blanches (les noirs accusent Presley d'avoir pompé leur musique)...
L'entrée en carême a bien entendu joué un rôle, peut-être n'y aurais-je pas pensé sans cela, mais dès que je pense Nouvelle-Orléans, je pense à la musique, au carnaval, aux fanfares, au jazz, aux caribéens, aux cajuns, aux français d'ailleurs, aux français du lointain...etc...
Pour la musique, les trois titres de Neil Young (au passage, je précise que cet album est mon disque préféré du célèbre chevelu vouté) ont davantage été choisis pour leur esprit crépusculaire et sombre. Le "Revolution Blues" ci-dessus, faisant référence aux scènes d'émeute ici décrites. Voilou...
ah ! voilà qui est très éclairant (et fort passionnant s'agissant de la connaissance des motivations de l'auteur). Oui, sans nul doute, l'illustration musicale était bien choisie. Merci, car j'ai aimé l'écouter.
RépondreSupprimerLucia,
RépondreSupprimerEn fait, c'est même l'illustration musicale (enfin, ce disque, et plus particulièrement le Vampire Blues) qui a tout déclenché. Content de savoir que tu apprécies.
!
RépondreSupprimer