
Depuis que Sarkozy a appuyé sur les boutons Algérie, Harkis, pieds noirs, on s’envoie des historiens à la gueule. Un sport répandu en France. Récurrent. Et douloureux, surtout pour les historiens. On devrait faire gaffe, à mon avis, car certains d’entre eux sont d’un grand âge et leurs os ne sont plus aussi souples qu’avant. Maître Collard, dont on se dit qu’il manquait vraiment à une campagne présidentielle digne de ce nom (celui-là) !), n’a pas brandi d’enveloppe cette fois-ci. Mais il a brandi son petit réseau de docteurs certifiés. « On ne peut pas accepter qu’une vérité soit confisquée au bénéfice d’une autre », a-t-il tonné face caméra. Tu m’étonnes !
Il y a des polémiques qui font parfois penser que l’Histoire a quelque chose de malfaisant. De malfaisant par nature. La neutralité en Histoire est un leurre, une escroquerie, un mensonge. L’Histoire purement factuelle, purement circonstanciée, serait une matière impossible et de fait, elle n’existe pas. Sur un tel sujet (ou sur d’autres), on se demande quel serait le sens d’une confrontation de ces vérités concomitantes mentionnées par Maître Collard. Quel en serait le bénéfice ? Il serait bien sûr tout à fait nul. Ce type de confrontations se termine toujours en pugilat. En crachats. En violences. Parce qu’il n’est pas possible de faire cohabiter plusieurs vérités. Parce qu’il n’est pas possible d’envisager logiquement qu’une chose puisse à la fois être vraie et fausse. En l’espèce, ces multiples vérités n’ont du reste pas réellement d’objectif, si ce n’est de traiter l’opposant d’assassin. Ou de rétablir son bon droit. Comment traduire à travers les faits la réalité de ce qu’ont vécu les gens d’Algérie : indépendantistes, harkis, colons et pieds noirs ? Cela ne se peut pas. Cela ne se peut par le seul biais historique.
Ce matin, j’ai lu un excellent papier d’Olivier Bertrand, journaliste à Libération*. Il s’agit du compte rendu d’une rencontre avec une famille de pieds-noirs. 3 générations à table. Le père, Jean-Paul Apap, 82 ans. La mère, Marie-Claude, 76 ans. Le fils, François, né en métropole juste après le départ d’Algérie. Lucas, le petit-fils, 19 ans, qui ne connait de l’indépendance de l’Algérie que ce qu’il en a appris dans les manuels d’histoire. Un fossé les sépare. Les rend quasi-étrangers l’un à l’autre. Cette différence, c’est celle qui distingue l’histoire des êtres humains et celle, dématérialisée, que l’on apprend ou que l’on veut faire désapprendre aux autres. Voilà sans doute ce que les polémiques historiques oublient trop souvent, dans leurs réflexes puérils de vouloir à tout prix déterminer les responsabilités, dans cette fuite en avant qui conduit chaque opposant, chaque détracteur, chaque idéologue à vouloir définir des périmètres en dépit du bon sens, dans lesquels on pourrait cantonner plusieurs camps et parmi eux, ceux du bien et du mal, se jetant pour ce faire au visage des références, des dates, des massacres, des culpabilités. L’histoire des êtres humains est différente. Indépendante. Non concernée. Elle est faite de sentiments, parfois confus, de nostalgies, parfois inavouées, de contradictions, on s’y perd, mais en s’y perdant, on gagne en compréhension, en empathie, on gagne en sagesse, en indulgence, on comprend très vite, en quelques instants seulement, que l’Histoire, cette histoire là qu’on enseigne, n’apprend rien. Qu’elle empêche même de comprendre. Ces hommes, ces femmes, leurs enfants, ont traversé l’Histoire en la subissant. Cette Histoire fut faite par d’autres, par une poignée d’hommes en vérité, et leur simple condition les obligea à en subir chaque soubresaut. L’individu face à l’Histoire, c’est le libre arbitre souverain face à la force des événements ; la seule chose qui reste, en fin de compte, malgré tout, c'est bien cela, le libre arbitre. Arabes, harkis, pieds-noirs, ces mots ont un sens, mais ils n’ont absolument pas le même que celui qui leur est donné par ces historiens peut-être intéressés, qui se tirent dessus, chacun de leur position de tranchée. Les balles perdues sont pour les êtres humains, dont les plaies ne se referment jamais.
Ce papier m’a ému parce qu’il ne cherche ni à émouvoir, ni à juger, ni à théoriser. Il raconte des événements simples, d’apparence banale. Il exprime des sentiments. Des colères. Des rancœurs. Et des souvenirs aussi doux qu’amers. Après la déclaration d’indépendance, les Apap sont restés en Algérie une année entière avant de se résoudre à rejoindre la métropole. « On a voulu y croire, raconte Marie-Claude. On a essayé de travailler, on se disait que les gens allaient revenir ». « Puis en Mai 63, elle a accouché de son deuxième fils. Elle se trouvait à la maternité quand son mari est venu lui dire qu’il avait vendu son affaire à son copain Allal. Quelques jours plus tôt, en allant déclarer le bébé avec son père, il était passé devant la mairie en 404, le vieux lui avait demandé pourquoi il ne s’arrêtait pas. « Mais Papa, c’est fini ça ! Il faut aller au consulat. On est dans un pays étranger maintenant. » Le grand-père s’était décomposé. » On y trouve aussi un bref récit du retour, remontant à 1975, le récit des retrouvailles avec les amis d’autrefois et ce refus pourtant, de revenir aujourd’hui. « J’ai l’impression de voir un cadavre, dit Jean-Paul, la ville a trop changé. Je ne connais plus personne. Je reconnais les formes mais il n’y a plus rien dedans. » Et puis encore cet échange entre le jeune Lucas et sa grand-mère. « C’est un peu facile de dire que de Gaulle était un traitre. L’indépendance était inéluctable, il fallait que ça se termine. » « Il fallait que ça se termine, mais pas comme ça. »
J’ai sans doute bien tort, mais la lecture de cet article, ce matin, me conforte dans cette idée que je préfère de loin à l’Histoire des docteurs, celle des êtres humains. En dépit de l’imperfection de leurs témoignages, des sentiments qui parasitent leur analyse, de leurs tourments intérieurs.
* De mémoire de pieds-noirs