
Il faut que j’explique avant de vous laisser ce texte en pâture. Tout d’abord, cet après-midi, Balmeyer a écrit un très joli texte sur le métro (entre autres choses). Et j’ai repensé au seul jour de ma vie où je me suis senti près d’y passer ? Je marchais le long du quai en frissonnant. Ma femme travaillait à l’époque à la Maison de la Radio et j’attendais qu’elle me rejoigne et cette chanson de Nick Drake, « River Man » suintait dans mon casque. C’était si beau, et cela s’accordait tellement avec mon humeur du jour que j’ai fini par tout oublier, où j’étais, ce que je faisais. Quand le RER est entré en station, je ne l’ai pas vu venir, il m’a littéralement frôlé la joue, et tout m’a paru si puéril, si ténu. J’ai donc évoqué ce souvenir en commentaire. Un internaute est allé écouter ce titre et l’a trouvé fort à son goût. Balmeyer l’a donc ajouté à la fin de son texte.
Ce titre, lui, ne m’a jamais quitté.
Plus tard, un jour de novembre 2005, en discutant avec mon ami Doudourou sur les mérites de Brad Mehldau (à propos duquel nous n’étions pas d’accord), ce dernier me conseilla d’écouter un disque enregistré, seul, en concert à Tokyo. Bon élève, je me suis procuré le disque, et l’écoute du « River Man », joué par Mehldau cette fois m’a proprement bouleversé. Les notes ont déchiré le ciel de ma journée, et m’ont inspiré le texte qui suit, qui est pour la première fois paru (non remanié) le 3 novembre 2005, sur l’ancien forum de télérama. Vous trouverez par ailleurs les deux terribles versions de cette envoûtante chanson. Encore une fois, merci à toi, F., d’avoir sauvé cette journée précisément. Elle m’a permis de remonter une pente alors bien mal engagée. (tu ne m’en voudras pas, j’espère de faire un peu de recyclage).
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« C’est un peu l’homme qui fait corps avec les cordes, ce n’est pas un swing interne et sauvage non, c’est arc-bouté sur une nébuleuse de sentiments, c’est, comment te dire, chamboulant, comme une chaise un peu bancale sur laquelle on aimerait se balancer lentement, les jours d’été, ou d’hiver, emmitouflé dans une laine piquante et chaude, et on soufflerait sur la tasse de café brûlante, tu sais, je ne manque jamais de me brûler les lèvres, à chaque coup, alors je souffle, tandis que les frimas font les gros yeux au dehors, recouvrant la pelouse de chaux glacée.
Oui, l’homme de la rivière est passé par ici, sa démarche chaloupée ne trahissait presque rien de son trouble, il descendait vers nous, ou il montait, tout dépend du point de vue duquel on se place. Oui, il dandinait sous le poids de sa besace, son épaule gauche semblait vouloir se désolidariser du reste de son corps. Tout bien considéré, je crois bien qu’il descendait, transi, trempé, les yeux glauques et dans le vague, dans le coton peut-être, en tous cas, gonflés d’éther, c’est certain. Cette démarche ! On aurait cru une espèce d’androïde totalement parano, regardant toujours par dessus son épaule, derrière lui. Il regardait derrière lui, puis devant, quand il s’apercevait qu’il n’y avait rien ; rien n’est derrière, tout est toujours devant soi et faut avoir les couilles de regarder dans ses yeux.
Le lyrisme, oui, j’y viens. Je crois bien que la chose est grave et tout à fait sérieuse, authentiquement sérieuse, quoique je ne parvienne pas correctement à me déterminer. Gravité sur jouée ou sentiments exacerbés ? Non, vraiment, je ne sais pas. Par contre, je sais qu’il y a des silences qui ne trompent pas. Enfin, ils en trompent certains, mais pas moi. Non, pas moi. J’ai senti, les nervosités contenues, les rétentions, les contentions et les contorsions.
Oui, un automate déprimé, descendait vers la maison, et il faisait presque noir, tu vois, les grandes maisons de campagne manquent souvent de vie, ou elles témoignent d’une vie d’avant, les cris d’enfant d’avant, les orgasmes d’avant, les bonheurs d’avant, les envies d’en finir d’avant, larmes, rires, débats enflammés, souffles d’avant, les portes grincent trop, on sent le souffle des ectoplasmes vous frôler la nuque, moi, j’aime pas trop ça, les grandes maisons de pierre me rendent frousseux, ou peurard, et je claque des dents comme l’arbre fruitier qui se les gèle juste à coté du cabanon. Et qui attend que le froid tombe pour donner ses plus beaux fruits.
Et le voilà qui arrive. Mécanique de chair, de souffle, de fémur, oui, il ressemble à un fémur géant, surmonté d’une tête d’épingle, et deux petits yeux ronds et verts, c’est pour cela que j’ai la chair de poule, il descend, il descend. Il vient vers moi. C’est moi qu’il veut ? Comment est-ce possible qu’il me veuille, moi ?
Lorsqu’il pousse la porte, je manque de tomber de ma chaise, un peu de ma laine s’accroche au bois et se déchire. Je me redresse.
Il dit : « Bordel, c’t’un froid de damné qu’y a là ! Avec cette besace lourde deux fois comme moi, t’aurais du me voir, haletant, cherchant mon souffle tandis que je remontais le sentier. Regarde mes doigts !, j’ai bien cru qu’ils avaient gelé. Dis ! Il reste encore un peu de café ? » ; l’air de rien, je me redresse tranquillement, je regarde sa chevelure trempée, son nez plein de morve, j’ai presque envie de le serrer dans mes bras, mais tu comprends, ce n’est pas ce que font les hommes, les hommes, y s’mettent de grandes claques dans le dos, mais quand même, ses yeux sont aussi humides qu’une paire de chaussettes baignant dans le fond d’eau croupie d’un puits.
Je verse du café dans une tasse, et je le regarde boire et j’écoute la musique qui s’échappe de lui…"


13 truc(s) extra en plus:
cette chanson, c'est un peu comme du elliot smith qui aurait envie de vivre !
superbe
Moi je connais pas bien sur mais si c'est pour passer sous un RER je préfère rester ignorante et vivante !
Grazie
Edgar,
bienvenue à toi. Nick Drake n'a pas fait de vieux os non plus. Il n'a que 3 albums à son actif et seulement 6 ans de carrière. Dépressif, névrosé, écorché, solitaire voire misanthrope, il est décédé d'une surdose d'anti-dépresseurs.
c'est une musique très désenchantée je trouve. Une mélancolie très lunaire s'en dégage.
Grazie,
Mais l'ignorance, c'est comme la mort...
Oui, je me souviens bien de ce texte de cette discussion... je m'en souviens très bien.
Il y avait du beau monde sur le forum jazz à l'époque et la discussion portait sur Meldhau, pianiste oh combien controversé.
Pour le défendre de tes attaques en piqué, je t'avais suggéré d'écouter ce "River man" là.
Le résultat de ma suggestion a dépassé de loin ce que j'avais imaginé, et ce magnifique texte est venu prolonger ton écoute.
Nick Drake, je l'ai connu par le biais de Meldhau, d'ailleurs.
Ce sont les interprétations du pianiste qui m'ont donné envie de connaitre les chansons princeps.
Et je suis tombé sur un monde de musique envôutant, si riche.
Nick Drake c'est un des monde du romantisme,
tendance d'outre-rhin,
avec ses chimères,
ses mélancolies,
ses brumes,
ses errances,
ses approches de l'âbime,
sa proximité avec les rêves et la folie...
Par moment,
on dirait de la musique de chambre de Schubert, de Brahms ou de Mendhelson...
Et les paroles de ses chansons sont vraiment magnifiques. ça ne m'étonne pas qu'il soit encore si présent, si important.
Il a le poids des figures diffuses et sa musique est tellement pleine de sincérité. Ce qui m'épate, surtout, c'est la simplicité de ses arrangements. Du coup, ils ne prennent pas une seule ride.
Tu fais référence à Brahms, je suis assez d'accord, mais je connais très peu Mendehlson, alors, là, je manque de jugement...
Pour en finir avec Mehldau, j'ai fini par l'apprécier, avec le temps, j'ai laissé de coté ce qui me semblait egocentrique et j'ai gardé le meilleur.
Mais, quand même, je préfère d'autres gusses...
à ce propos, tu n'as pas répondu à mon mail concernant le jeune Tigran Hamasyan...
c'est pas bien ça de pas répondre aux mails de Tivitioub...
Woops, oui, c'est vrai, tu as raison...
Non je ne connais pas ce monsieur, pas encore, en tout cas.
Mendelshon, ce serait celui des "romances sans paroles" pour piano.
Oui de très beau arrangement, de beaux agencements harmonique, des textes qui font images, belle voix voilée et si personnelle... tout pour devenir un classique.
Il est très beau l'album "posthume" qui reprend ce qui est resté en l'état après sa mort et qui s'appelle "Time of no reply", tu connais?
j'aime bien cette vidéo:
http://www.youtube.com/watch?v=y9HRo-9mqrQ
Je note tout ça et te grave Tigran pour samedi.
Faut que je file chercher les momes à la crèche.
Dorham, tu m'as fait cette remarque à Paris sur l'absence d'article à propos de la musique sur mon blog et je comprends pourquoi je ne m'y lance pas : d'autre et donc toi le fond mieux que moi ! Tu t'éloignes du morceau pour en réinventer la texture en quelque sorte…
Peut-être que je suis complexé pour coller du texte sur une chanson qui tient déjà toute seule debout !
Bel article en tout cas ! :-))
(il fait ici la météo exactement nécessaire pour s'installer en terrasse avec une petite laine et un café ! S'il y a une clope pas loin, c'est le bonheur ! :-))) ).
Il y a plus de 15 ans que j'ai découvert Nick Drake et je me rappelle encore, avec une étonnante intensité, à quel point j'avais été bouleversée. Le lieu, le temps, les gens avec qui j'étais à ce moment là resteront gravés à jamais dans ma mémoire.
J'ai ressenti la même chose avec "Grace" de Jeff Buckley. Et depuis...
@ Mr Poireau - Ah, écrire sur la musiquer est assez compliqué, comme sur la peinture, les livres, la vie. Mais, ce qui est important, c'est le témoignage du ressenti. Grace à cela, certaines personnes découvrent parfois des choses qui changent leur vie (parfois même en profondeur). C'est là le plus important, non ?
@ toi, lecteur anonyme -
seulement deux hanteurs ont pu te toucher à ce point ? C'est dommage, il y a tant de belles choses ; je serais bien en peine de les quantifier :-)
Ainsi je me souviens parfaitement de l'été où j'ai découvert Coltrane,
par le biais du disque "Afro-Blue Impressions",
sur label Pablo,
avec en couverture une carte de l'Afrique,
disque écouté et réécouté inlassablement,
me laissant bercé par cette drôle de valse, "My Favorite Things",
valse à mille temps,
valse modale et enfièvrée...
Musique et souvenirs,
c'est pour cela que cela nous permet d'accrocher des images aux notes...
Je me souviens de ce matin où mon père m'a forcé à écouter Hendrix. ça m'a niqué toutes mes perceptions musicales d'alors.
Trane et Ellington et la version de Sentimental Mood aussi.
Tant de choses. Et les suites pour violoncelle de Bach, et le début de la Traviata de Verdi...tent et tant de choses...
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