jeudi 13 mars 2008

Les frimas



Il faut que j’explique avant de vous laisser ce texte en pâture. Tout d’abord, cet après-midi, Balmeyer a écrit un très joli texte sur le métro (entre autres choses). Et j’ai repensé au seul jour de ma vie où je me suis senti près d’y passer ? Je marchais le long du quai en frissonnant. Ma femme travaillait à l’époque à la Maison de la Radio et j’attendais qu’elle me rejoigne et cette chanson de Nick Drake, « River Man » suintait dans mon casque. C’était si beau, et cela s’accordait tellement avec mon humeur du jour que j’ai fini par tout oublier, où j’étais, ce que je faisais. Quand le RER est entré en station, je ne l’ai pas vu venir, il m’a littéralement frôlé la joue, et tout m’a paru si puéril, si ténu. J’ai donc évoqué ce souvenir en commentaire. Un internaute est allé écouter ce titre et l’a trouvé fort à son goût. Balmeyer l’a donc ajouté à la fin de son texte.

Ce titre, lui, ne m’a jamais quitté.

Plus tard, un jour de novembre 2005, en discutant avec mon ami Doudourou sur les mérites de Brad Mehldau (à propos duquel nous n’étions pas d’accord), ce dernier me conseilla d’écouter un disque enregistré, seul, en concert à Tokyo. Bon élève, je me suis procuré le disque, et l’écoute du « River Man », joué par Mehldau cette fois m’a proprement bouleversé. Les notes ont déchiré le ciel de ma journée, et m’ont inspiré le texte qui suit, qui est pour la première fois paru (non remanié) le 3 novembre 2005, sur l’ancien forum de télérama. Vous trouverez par ailleurs les deux terribles versions de cette envoûtante chanson. Encore une fois, merci à toi, F., d’avoir sauvé cette journée précisément. Elle m’a permis de remonter une pente alors bien mal engagée. (tu ne m’en voudras pas, j’espère de faire un peu de recyclage).

----------------

« C’est un peu l’homme qui fait corps avec les cordes, ce n’est pas un swing interne et sauvage non, c’est arc-bouté sur une nébuleuse de sentiments, c’est, comment te dire, chamboulant, comme une chaise un peu bancale sur laquelle on aimerait se balancer lentement, les jours d’été, ou d’hiver, emmitouflé dans une laine piquante et chaude, et on soufflerait sur la tasse de café brûlante, tu sais, je ne manque jamais de me brûler les lèvres, à chaque coup, alors je souffle, tandis que les frimas font les gros yeux au dehors, recouvrant la pelouse de chaux glacée.

Oui, l’homme de la rivière est passé par ici, sa démarche chaloupée ne trahissait presque rien de son trouble, il descendait vers nous, ou il montait, tout dépend du point de vue duquel on se place. Oui, il dandinait sous le poids de sa besace, son épaule gauche semblait vouloir se désolidariser du reste de son corps. Tout bien considéré, je crois bien qu’il descendait, transi, trempé, les yeux glauques et dans le vague, dans le coton peut-être, en tous cas, gonflés d’éther, c’est certain. Cette démarche ! On aurait cru une espèce d’androïde totalement parano, regardant toujours par dessus son épaule, derrière lui. Il regardait derrière lui, puis devant, quand il s’apercevait qu’il n’y avait rien ; rien n’est derrière, tout est toujours devant soi et faut avoir les couilles de regarder dans ses yeux.

Le lyrisme, oui, j’y viens. Je crois bien que la chose est grave et tout à fait sérieuse, authentiquement sérieuse, quoique je ne parvienne pas correctement à me déterminer. Gravité sur jouée ou sentiments exacerbés ? Non, vraiment, je ne sais pas. Par contre, je sais qu’il y a des silences qui ne trompent pas. Enfin, ils en trompent certains, mais pas moi. Non, pas moi. J’ai senti, les nervosités contenues, les rétentions, les contentions et les contorsions.

Oui, un automate déprimé, descendait vers la maison, et il faisait presque noir, tu vois, les grandes maisons de campagne manquent souvent de vie, ou elles témoignent d’une vie d’avant, les cris d’enfant d’avant, les orgasmes d’avant, les bonheurs d’avant, les envies d’en finir d’avant, larmes, rires, débats enflammés, souffles d’avant, les portes grincent trop, on sent le souffle des ectoplasmes vous frôler la nuque, moi, j’aime pas trop ça, les grandes maisons de pierre me rendent frousseux, ou peurard, et je claque des dents comme l’arbre fruitier qui se les gèle juste à coté du cabanon. Et qui attend que le froid tombe pour donner ses plus beaux fruits.

Et le voilà qui arrive. Mécanique de chair, de souffle, de fémur, oui, il ressemble à un fémur géant, surmonté d’une tête d’épingle, et deux petits yeux ronds et verts, c’est pour cela que j’ai la chair de poule, il descend, il descend. Il vient vers moi. C’est moi qu’il veut ? Comment est-ce possible qu’il me veuille, moi ?

Lorsqu’il pousse la porte, je manque de tomber de ma chaise, un peu de ma laine s’accroche au bois et se déchire. Je me redresse.

Il dit : « Bordel, c’t’un froid de damné qu’y a là ! Avec cette besace lourde deux fois comme moi, t’aurais du me voir, haletant, cherchant mon souffle tandis que je remontais le sentier. Regarde mes doigts !, j’ai bien cru qu’ils avaient gelé. Dis ! Il reste encore un peu de café ? » ; l’air de rien, je me redresse tranquillement, je regarde sa chevelure trempée, son nez plein de morve, j’ai presque envie de le serrer dans mes bras, mais tu comprends, ce n’est pas ce que font les hommes, les hommes, y s’mettent de grandes claques dans le dos, mais quand même, ses yeux sont aussi humides qu’une paire de chaussettes baignant dans le fond d’eau croupie d’un puits.

Je verse du café dans une tasse, et je le regarde boire et j’écoute la musique qui s’échappe de lui…"