lundi 17 mars 2008

Amazones du Cinquième



Le hall de la mairie est noir de monde. Derrière une forêt de têtes, on distingue un grand escalier central et prétentieux, tapissé de rouge. C’est par ce grand escalier que descendent les tout-juste-mariés du 5e, bras dessus, bras dessous. On braille, on lève le poing, on savoure, on se régale, c’est cela qu’on appelle effervescence ; mais on dit cela aussi des comprimés d’Aspro. Doit-on en conclure que ces hommes et femmes sont de même nature que des petites bulles d’aspirine ?

Dans cette grande entrée en vieilles pierres, des caricatures de vieilles bourgeoises se vautrent dans une exubérance vulgaire. Elles font un, deux, trois avec l’index, le majeur et l’annulaire, et scandent : « et un, et deux, et trois-zééééro ! ». Elles sentent l’odeur renfermé des vieux tiroirs français qui n’existent plus que dans les livres à images. France d’autrefois, relève-toi, enturbanne ton cou fripé de ton chamarré carré d’Hermès d’antan et chante ta belle résistance. Au milieu d’elles, Xavière sautille sur place. L’ensemble de son corps bouge en cadence ralentie, sous l’effet du poids de ses bourrelets. Les victoires ont souvent pour le vaincu cet aspect ridicule, trop ostensible. Je suppose que le militant UMP regarde avec la même amertume les chants de triomphe roses toulousain.

Mais dans ce 5e arrondissement, suinte un orgueil mal placé, une atmosphère de revanche permanente. Jean Tibéri, fait son entrée dans le hall, grand seigneur, il appose ses mains au devant de ses troupes. Comme Kadhafi, il a un cercle d’amazones ; de vieilles bonnes femmes enfermées dans d’épais préjugés et dans de grands manteaux d’ennui. Elles aiment Tibéri parce qu’il sait comment leur faire peur (ce qui n’est guère compliqué quand on vit l’ensemble de son existence au sein d’un ghetto figé dans le gras gelé d’idées préhistoriques).

Sans nuances aucune, l’on s’en doute, elles chantent, hilares, la victoire de la France sur l’ennemi socialo communiste. Elles songent aux hordes banlieusardes qui pourront encore patienter six ans de plus aux portes de l’arrondissement. Les écoles seront encore blanches, les porte-monnaie garnies et les petits problèmes quotidiens résolues sur simple coup de fil.

Autour du couple Tibéri, on peut distinguer également quelques commerçants au sourire satisfait. Presque aucun de ceux-là ne résident dans l’arrondissement mais c’est bien ici qu’ils votent ; c’est le donnant-donnant, le gagnant-gagnant du Tibérisme. Un échange de gentils services. Vous en verrez beaucoup des hommes politiques prétendre que la sauvegarde du petit commerce est primordiale. Même si la viande est aussi dégueulasse qu’au Franprix du coin et que tu la payes deux fois plus chère ; même si, dans le bas de la rue Mouffetard, (soit sur 50 mètres à tout casser) il n’y a pas moins de 3 cavistes, 3 fromagers, 5 bouchers, 3 poissonniers, et même si il faut subventionner tout ce foutoir pour qu’il continue à vivre, bon gré mal gré (et après, on dit que les salariés sont des assistés), il faut sauvegarder le moindre commerce, même s’il s’implante par caprice dans un endroit surchargé de concurrence et que l’entreprise ressemble à un suicide. Le moindre crétin qui décide de faire vibrer la corde « entreprise » reçoit un blanc seing et un appui sans mesure.

Flânant ici et là, on peut croiser aussi des hommes et des femmes qui ont voté deux ou trois fois le même jour. Pure coïncidence, crise paranoïaque ou anomalie électorale, à chaque fois que je suis allé remplir mon devoir de citoyen, à mon bureau de vote, pour le premier comme pour le deuxième tour, plusieurs types avec des procurations me précédaient. Un, deux, trois bulletins dans l’urne en une seule fois. Y a-t-il autant de procurations à faire dans l’arrondissement ? Comme en Bonne Corse, les résidents qui déménagent ne se désinscrivent jamais des listes, et tous ceux là votent Tibéri.

C’est quand même beau la démocratie.