lundi 10 mars 2008

Ornithology


Mon quartier, avant d’être mon quartier, fut longtemps un terrain vague. Un terrain vague, plein d’entrepôts : les Grands frigos, les Grands Moulins et quelques voies ferrées. Une terre même pas dévastée, puisque rien n’y avait jamais poussé. A vrai dire, ce n’est même pas encore un quartier ; ici et là, quelques immeubles sont sortis de terre. Derrière chez moi, si l’on remonte la rue Françoise Dolto, d’autres bâtiments sont en cours d’émergence. Je souris lorsque je pense aux familles un peu dans la mouise qui vont prochainement recevoir la notification de leur attribution de logement, et mon sourire s’agrandit plus encore lorsque je m’imagine l’éclat de leur soulagement, leurs sourires, leurs embrassades, leur bonheur soudain et violent ; et je me dis que c’est bien.

En face des Grands Moulins, devenus l’Université transférée du Jussieu désamianté, un immense terrain boueux est destiné à accueillir de grands espaces verts, pour apporter un peu de vie à une zone d’habitation encore froide. On réhabilite. Parfois, de gentils promeneurs raillent la qualité des constructions, expriment leur mécontentement vis à vis de ce qu’ils considèrent être un délire d’architecte ; je pense toujours aux familles qui vont pouvoir vivre ici et je me dis : « bah, ils ne peuvent pas comprendre ».

L’autre jour, j’ai lu le blog d’un type qui écrivait : « dans ce quartier, tout est effroyablement pensé, ça ne donne pas envie de flâner ». Pauvre con, il est vrai que l’on sait ce que peut donner un projet d’urbanisme non pensé, va donc flâner à Bobigny ! Le décalage est sans doute trop grand entre les intellos munis d’appareil photo qui ont envie de flâner et les familles qui ressentent la nécessité d’y vivre.

Les terrains en construction sont tous encerclés de grands panneaux de fer sur lesquels figurent des images du quartier finalisé, réalisé. Et je trouve ça assez chouette, finalement. Froid, sans doute. Mais un quartier ne vieillit pas en un jour. Il faut laisser au temps le temps de rendre les choses plus belles.

Un peu plus haut, il y a la longue avenue de France, avec ses épais couloirs de bus. Quand on vient de la Grande Bibliothèque, on arrive sur la place Robert Antelme (toutes ces rues et places n’existent pas encore sur les plans de Paris). Sur cette place, on découvre de gros blocs de pierre sans majesté. Des monolithes que l’on devine lourds, qui vont par deux, l’un soutenant l’autre. Ils semblent disposés de manière aléatoire. Je suis passé devant plusieurs fois avant même de m’interroger sur le sens de leur existence. Il est vrai que l’art contemporain me parle assez peu. Pour moi, le plus souvent, seuls comptent les notes et les mots, les notes ou les mots. J’ai sans doute tort. Aussi, lorsque je rencontre une œuvre qui ne me plaît pas à l’œil, je garde mon ressentiment pour moi et je me dis qu’elle plaira sans doute à l’œil suivant ; il faut savoir partager la beauté.

Vint le jour où je fis l’effort de comprendre le sens, la raison de cette œuvre, en lisant la petite plaque située à droite de celle-ci. Cet assemblage de ruines sans fantaisie est en fait un hommage à Charlie Parker. Ces gros blocs, figés, lourds, immobiles, témoignages fantasmés d’un bâtiment mort, calciné, effacé par un bombardement aveugle, ont été inspirés à l’auteur de cette sculpture par la musique de Charlie Parker. Ces colossaux monolithes, uniformes, laids, aux couleurs indécises, incapables de rondeurs, de voluptés, de mystères sont une mise en forme, abstraite, soit, du génie musicale de l’homme à qui l’on donnait le surnom de Bird. C’est là l’idée que se fait Alain Kirili (l’auteur de cette énormité pesante) de cette musique et au-delà, de l’improvisation jazz dans son ensemble ; rien ne transpire de son œuvre absconse de la réalité de cet art : la liberté, le révolte, la folie, la sensualité, le mouvement perpétuel, l’évolution permanente. Rien.

Ce brave artiste ressent peut-être à l’écoute de Bird une certaine forme de dureté, dans le son, dans l’approche, quelque chose qui tient du granit, en tous cas, de l’assurance du roc, mais alors, c’est un roc capable d’arabesques, capable d’ondulations, capable de métamorphoses ; s’il avait fallu exprimer cela, il aurait fallu creuser les monolithes à la petite cuillère (ce que je propose d’emmener faire Kirili, de gré ou de force, pour ma peine) et créer de toutes pièces une tempête de sable ; à l’instar de la musique de Bird, à la fois éphémère et éternelle, fragile et perpétuelle, cette œuvre aurait pu fondre sur nous pour nous niquer les yeux, le bide et les tympans, et il aurait fallu que chacun s’abrite derrière d’épais foulards et tente de résister devant la déferlante. Ç’aurait été une œuvre splendide, voyageuse, inoubliable, infinie. Certes, elle ne serait pas restée plantée là, bordant l’avenue de France, au milieu des grands sièges de la haute finance, pour récompenser davantage l’artiste que l’inspirateur, mais au moins, ça n’aurait pas été une œuvre d’idiot, d’usurpateur, de fainéant.

Voilà qui me fait penser à l’œuvre du sculpteur Ipousteguy, en hommage cette fois au poète Rimbaud, que l’on peut [ne pas] admirer, Boulevard Henri IV. C’est une farce [sans doute] [cela ne peut en être autrement] autour du surnom qu’avait donné Verlaine à son ami ; « l’homme aux semelles de vent ». Ipousteguy n’a rien trouvé de mieux à faire que de sculpter un Rimbaud dans un métal lourd et sombre, allongé, coupé en deux, les deux parties inversées, comme dans un puzzle morbide, et d’intituler sa chose : « l’homme aux semelles devant ». Outre que la sculpture se voit affligée d’un titre absurde, presque apoétique, digne du plus mauvais jeu de mots, elle va bien sur à l’encontre de tout ce que fut le destin et l’art de Rimbaud. L’habileté, la folie, l’abolissement des frontières, du temps, de l’espace et même de la réalité. C’est soit l’œuvre d’un mauvais artiste, soit le témoignage fumeux d’un mauvais psychanalyste.

Dans un cas comme dans l’autre, plutôt que de rendre d’aussi creux hommages, autant ne pas en rendre du tout ; aucun autre, tout du moins, que celui qui consiste à continuer d’écouter l’un et de lire l’autre.

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