mercredi 12 mars 2008

Tout l'amour du monde tient dans une bouteille de Volvic



C’est une sorte de cour ouverte, ou une sorte de parvis fermé. Un bâtiment moderne, qui n’a pas plus d’un étage, construit en U, dont l’entrée se situe tout au fond, comme une couche de crasse ocre tout au fond d’une bassine. L’étage supporte une charpente anachronique, en chaume, et des combles semblent y être aménagés. Un homme est devant la porte d’entrée. Il est vêtu d’un jean mal coupé, qui le moule trop et d’un t-shirt blanc. On croirait une sorte de James Dean de comptoir un peu vulgaire ; pour tout dire, on a l’impression qu’il vient faire du bricolage, ou le ravalement de la façade, ou bien conduire les travaux qui consisteraient à harmoniser le bas de l’édifice et les combles d’un autre temps. Subrepticement, je me demande comment c’est possible de transformer une vieille baraque en construction moderne, sans tout raser, je veux dire, revêtir le bas de matériau contemporain et laisser seulement les combles en l’état, témoins d’un passé disparu, évoquant l’époque lointaine de la convocation des états généraux. Oui, il a bien une gueule de type de chantier ; je ne vois pas d’autre raison objective qui puisse inciter un homme à se saper de la sorte.

L’instant d’après, on le retrouve dans les combles, légèrement voûté à cause du plafond relativement bas. Il essaie d’adopter une forme de contenance, malgré l’inconfort de sa position. Il exerce sur une jeune femme qui se dérobe à lui une forme de chantage sexuel. Mais elle fait non de la tête, en repoussant ses mains et il insiste, en bon homme de chantier. Tant pis, une autre acceptera quelques secondes plus tard et on les retrouvera tous deux, lascivement enlacés, dehors. Il a maintenant quelque chose du patron joufflu qui croit encore à la nécessité du droit de cuissage, elle a une croupe innocente et lui, pose sa main de rapace ventripotent sur la surface rebondie de celle-ci ; sur le coté droit du grand U, devant l’entrée, rien ne s’ouvre, et pourtant, c’est bien ici qu’ils disparaissent tous deux, comme lorsque les fantômes traversent les murs, sans faire de pas, comme s’ils étaient sur coussins d’air, ils se confondent et s’effacent, comme une île flottante qui s’évanouit dans un océan de crème anglaise.

Un autre homme arrive. Il est flou, je ne peux pas dire qui il est ni même à quoi il ressemble. Je ne crois pas que ce soit moi, c’est sans doute quelqu’un d’autre que moi ; il semble que Dorham n’ait strictement rien à faire dans ce songe glauque et moite. Enfin, c’est peut-être bien moi, j’ai comme l’impression d’être dans ce corps là, mais j’ai aussi la certitude également floue qu’il s’agit d’une enveloppe empruntée. Appelons-la « presque moi ». Presque moi et moi avons en tous cas un tempérament similaire. Presque moi est au fond de la bassine et beugle comme un âne en colère. Il tambourine à la porte. Derrière lui, il y a un autre type en costume ridicule de mousquetaire (mais ce ridicule est rétrospectif, dans le songe, tout semble normal). Il ne moufte pas, pour la gueulante, c’est presque moi qui s’y colle, et il fait cela avec le naturel du type qui a l’habitude. Chevaleresque, il me semble que presque moi vient sauver la jeune fille d’un déshonneur et tient à mettre une branlée au bricoleur malsain.

Dans les combles et à la droite du U (précisons que presque moi ne semble pas doté du pouvoir de se fondre dans les murs), c’est l’agitation. Puis une porte-fenêtre s’ouvre, juste au dessus de l’entrée, à l’étage. Une femme débraillée, en haillon, vieille sorcière de conte de fées apparaît, jambes fléchies. Elle se marre comme une vieille truie défigurée et tient entre ses deux mains une petite bouteille de Volvic ; ces bouteilles individuelles qui ont une petite tétine tout au bout de leur corps et qui permettent aux joggers régressifs de sucer de petits mamelons plastique tout en faisant des tours de parc à petit trot. Elle la presse, cul de bouteille entre ses jambes, comme si elle urinait et presque moi, se jette en avant, ouvre la bouche et recueille l’eau qui gicle du récipient. Le plastique fait un bruit sourd de craquement inhumain.

Presque moi comprend presque instantanément qu’il ne s’agit pas d’eau. Le goût qui coule dans sa gorge ressemble à quelque chose de malsain, d’âcre, de terrible ; excréments, pisse blennoragique, acide. Ça calcine sa gorge, carbonise son âme. Il tente de recracher mais déglutit sans parvenir à mettre un terme à cette folie, et la vieille hurle de plus belle en pressant son têton de plastique malfaisant, et le liquide l’asperge cette fois, ces vêtements, ce poison s’incruste dans sa peau. Il hurle, recule, ce goût atroce dans sa bouche, prenant possession de tout son corps. En reculant, il bute comme une petite femme de rien qui signe un grand livre d’or. Elle dit : « vous n’allez pas survivre à ça ». Presque moi, non, moi, tout à fait moi désormais, je la regarde sans comprendre ; je ne m’inquiète tout au plus que d’une petite intoxication alimentaire à laquelle il va me falloir prochainement faire face, non, la mort ne me semble pas au menu, au pire, je m’attends à un lavage d’estomac et elle, elle répète en articulant soigneusement : « vous n’allez pas survivre à ça ».

Mon ami le mousquetaire s’est taillé sans demander son reste. Les cris de le jeune fille, appels à l’aide déguisés en plaintes de honte, résonnent dans la cour. Je demande : « qu’est-ce qu’il y a dans cette bouteille, qu’ai-je bu ? ». Elle baisse la tête, ses yeux sont blancs, révulsés, elle dit, d’une voix exquisément douce : « toutes les larmes d’amour du monde ».

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La sonnerie de mon portable m’extirpe de ce mauvais songe. Pas la sonnerie qui vous signale que quelqu’un appelle, mais celle qui indique la réception des sms. Il fait encore nuit. Ma fée dort à coté de moi. Calmement. Je ne sais pas quoi faire. Un sms en pleine nuit, c’est fatalement une mauvaise nouvelle, mais quel esprit malade annoncerait une mauvaise nouvelle par un biais aussi ignoble ? Alors, je me lève, dans l’obscurité à laquelle mes yeux se sont d’ores et déjà habitués. Je me dirige vers le salon. Mon téléphone est là, je le prends sans trembler, j’écarte ses cuisses, la cuisse pour l’oreille et l’autre pour la bouche, et je contemple la nudité de mon écran allumé. Aucun message. C’était encore le songe…

Je me dirige vers les toilettes. Urine en silence, sans éclaboussures. Je reviens me coucher. Etendu, j’essaie de rassembler les morceaux de ce rêve, qui s’est éclaté comme un puzzle. J’ai encore le souvenir du goût mort des larmes dans ma bouche. Une fois chaque pièces du puzzle réunies, je sombre dans un autre sommeil, sans songe cette fois.


[Je fais appel aux plus psychanalysés d’entre vous, ou au plus intuitifs, afin de démêler cet étrange écheveau]