vendredi 25 avril 2008

La conscience politique (1) - Le père


Ce matin, il y a une pile de papiers de format A5 à coté de la porte d’entrée. Le papier semble de mauvaise qualité et l’impression ne semble guère meilleure ; de plus près, on s’aperçoit que les caractères bavent un peu. Quand je demande ce que c’est, mon père répond : « c’est des tracts, je dois les distribuer ce matin ». L’estomac encore lourd du lait chaud que j’ai englouti dès le réveil, je demande la permission de l’accompagner, et pas plus étonné que ça, il dit : « oui, si tu veux, tu peux venir, tu me donneras un coup de main ».

Je lace mes chaussures, en prenant mon temps parce que je n’ai jamais été très doué pour ça. Une boucle. Merde, c’est pas si dur, l’index en appui, un tour, une deuxième boucle se forme, ma langue sort de ma bouche et fait elle aussi un noeud, je tire des deux cotés et tout s’aplatit sans se nouer. Il faut recommencer. Si mon père n’était de nature si distraite, il lui serait venu à l’idée de m’aider à lacer mes pompes mais il reste comme ça, à aller d’une pièce à l’autre en inhalant son tabac brun puant sans regarder rien de ce qui l’entoure. Je ne sais même pas s’il m’attend ou quoi. Va savoir s’il n’est pas capable d’oublier que je dois l’accompagner et de s’en aller sans moi. Sous l’urgence de cette hypothèse là, je fais des boucles comme d’autres font des pièces mécaniques à la chaîne, sans y penser, j’ai 5 ans, je suis le taylorisme incarné du laçage de groles. Je me lève et je fais résonner ma voix de gosse qui ne tient pas en place : « on y va ? ». Mon père, il fait : « hum ». « Hum », c’est son mot favori.

Mes pompes aux pieds, les siennes aux siens, nous sortons donc. Ce n’est pas encore l’été, la chaleur n’est pas là pour nous accabler (comme ce jour – 8 ans plus tard – où nous avions couru le long d’une plage vendéenne sous un soleil de plomb et qui m’avait vu lui demander, moi le jeune homme en pleine possession de ses moyens, de ralentir la cadence, voire de la figer tout à fait, et le prier de m’attendre, lui, le bientôt quinquagénaire, fumeur-patenté-multirécidiviste). Le terrain qu’il nous faut quadriller remonte toute la rue Lafayette, puis contourne les nouveaux terrains vagues, qui, censément, accueilleront bientôt, à perte de vue, des résidences pavillonnaires toutes semblables les unes aux autres, les maisons du pauvre (avant cette connerie de baraque à 15 euros par jour)…Mais avant que celles-ci ne poussent de terre, les pavillons déjà debout sont de belle facture. Les terrains sont étendus, les jardins sont fleuris, même si les types qui les ratissent ont majoritairement des goût de chiottes et ont sans cesse recours aux bons vieux thuyas massifs pour protéger des regards indiscrets les nénés lâches et dévêtus de la maîtresse de maison qui apprécie l’été venu d’encanailler sa peau distendue sous le soleil de Seine et Marne.

J’avance à coté de lui, sans rien dire, et lui le taiseux ne dit rien non plus. Nous tractons. Directement dans les boîtes aux lettres, que les voisins entendent la bonne parole. Même s’ils ne le veulent pas, ça atterrit dans leur boîte, c’est mieux que des factures, non ? Et même mieux que la carte postale de Tante Machin qu’il faut lire et à qui il faudra réciter le moindre mot, écrit pourtant à la va-vite sur un bout de table d’une terrasse à la con aux Maldives, tandis que d’autres cons font de l’aérobic sous une chaleur déjà sans pitié… La littérature des bonnes relations familiales autour du gigot dominical.

C’est drôle, c’est aujourd’hui que je dis ça, à l’époque, j’avais pas une pointe d’acidité en moi, pas un milligramme d’aigreur, rien à redire sur le petit mode de vie confortable des uns et des autres. Avec l’âge, je suis devenu con.

‘fin bref, on avance, la rue tourne d’elle-même et comme seuls nos tracts sont réellement contestataires, on épouse lentement la courbe et on continue notre bourrage de boîte en espérant bourrer le mou des bons citoyens de cette ville. On ne dit toujours rien mais je vois bien que ça fait plaisir à mon père d’être accompagné par son remuant fiston, le remuant fiston qui file de la propagande sans même savoir ce que ça veut dire que la propagande (mais, ça, notez, c’est franchement pas grave, citez-moi un truc qui n’est pas de la propagande, même une pub pour du café « commerce équitable », c’est de la propagande, de la propagande pour faire croire aux gogos que le capitalisme, c’est possible, et humain, et plein de crève la dalle pour lesquelles on a plein de considération).

Il y a cette maison qui existe encore. Un type plutôt matinal avec une mine rabougrie erre dans son territoire de pelouse enclôturé comme un seigneur en peignoir bon marché. Enfant que je suis, je m’approche de lui. Mes deux lèvres s’épousent, font le bonjour et ma main se tend pour lui offrir de la vérité mal imprimée sur du mauvais papier. Il regarde dans mes yeux, note bien, pas dans celui de mon père qui est juste derrière, non, dans les miens et il déchire le tract lentement, avec précision presque. Puis, il jette les deux morceaux au vent à l’extérieur de sa Seigneurie Phénix !

Tout se passe ensuite très vite pour l’embryon de mémoire dont je dispose à cet instant là. Mon père inspecte son regard fuyant qui s’en retourne déjà, légèrement honteux et ne dit rien. Rien de rien. Le regard noir et les lèvres closes « rien de rien ». Nous continuons notre tournée puis nous rentrons. Plus tard dans ma chambre, je crois entendre le récit de notre minuscule aventure ; j’entends mon père dire : « ce conard » ; j’en déduis qu’il a d’autres mots favoris.