jeudi 19 juin 2008

Agitateurs de tirelires


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Denis Olivennes, patron tout puissant de la FNAC, a réussi son pari. Désormais, le net sera scruté à la loupe pour lutter contre le téléchargement sauvage et tout contrevenant pourra se voir privé de connexion internet pendant des durées variables, en fonction de l’épaisseur de son larcin.

En pratique cette loi est idiote et mal fichue. D’une part, en privant un foyer de connexion internet, via le dégroupage vous pouvez également le priver de téléphone et également de télé. C’est la triple peine en somme. D’autre part, pour un contrevenant, vous punissez toute une famille. Et on ne parle pas du système Wifi, qui peut permettre à un type au café de télécharger sur votre dos. Remarquez, on est pas à une usine à gaz près. A cet effet, on promet de juger avec discernement et de faire la part des choses. Une loi qui met en place une surveillance, puis une analyse détaillée de la surveillance, c’est un peu comme si un flic interpellait un voyou en flagrant délit de fauche et passait chez l’ophtalmo pour qu’il vérifie la qualité de sa vue. Mais là n’est pas le plus grave.

Non, le plus grave, c’est bien l’état de l’industrie culturelle française, ses réseaux, ses moyens de promotion et son réseau de distribution.

Concrètement, que reproche-t-on à l’internaute qui télécharge illégalement la musique sur internet ? De tout ce qui rend le marché malade. Principalement, on lui reproche les trous constatés dans certaines caisses. Celles des maisons de disque qui ne vendent plus assez de galettes. Celles des artistes qui ne touchent pas assez de droits. Et bien entendu celles des distributeurs qui font moins de bénéfice.

Or, qu’en est-il exactement ? Les études indépendantes réalisées auprès des internautes révèlent que les « downloaders » sont en réalité ceux qui consomment et consacrent le plus de budget à la culture. Ils sont ceux qui achètent le plus de disques, ceux qui vont le plus fréquemment aux concerts, ceux qui vont le plus au cinéma, ceux qui lisent le plus. S’ils téléchargent, c’est par boulimie. Ils voudraient tout écouter, tout découvrir, sans cesse, trouver de nouvelles sources d’émerveillement. Mais les moyens individuels s’accordent mal. Le marché observe toujours la même règle mathématique. Les riches peuvent satisfaire leurs fantasmes, les pauvres sont forcés de ronger leur frein.

Ces mêmes études démontrent que si ceux qui téléchargent le plus sont également ceux qui consomment le plus, c’est parce qu’ils connaissent le marché comme leurs poches et refusent d’être les dindons de la farce. Leurs achats sont en partie militants. Ils téléchargent les disques vedette et achètent les œuvres d’artistes moins en vue.

Ils refusent également de jouer le jeu des distributeurs qui manient l’art de la vente en prenant soin de prendre le consommateur pour un imbécile. Un disque paraît par exemple au mois de janvier. Il coûte 18 euros, six mois plus tard, bénéficiant d’une bienheureuse promotion, il n’en coûte plus que 10 ! Allez comprendre ! Les primo-consommateurs sont des vaches à lait, les plus patients sont des opportunistes.

Mais ce n’est pas là le seul vice que l’on peut imputer au marché. On conçoit une loi, imaginée par le patron du plus gros distributeur pour soutenir l’enseigne en question alors que personne n’a jamais bougé le petit doigt quand, avec le temps et dans l’indifférence générale, elle a tué la quasi totalité des disquaires indépendants de France.

On conçoit une loi, pour soutenir les artistes alors que dans le même temps, on se rend compte que le circuit de promotion est entièrement verrouillée par les télés et la grande majorité des radios qui passent en boucle, les mêmes musiciens, les mêmes morceaux des mêmes musiciens, la même clique trustant trois quart des bacs du distributeur précité. Confection, promotion et distribution marchent main dans la main en renvoyant toujours l’ascenseur au même étage. Alors même qu’on le sait, les grosses maisons de disque et les artistes les plus en vue disposent déjà d’une manne financière incroyable (mettant en lumière leurs sens aiguë de la création, leur haute conception de l’art en général) avec la vente en masse de sonneries pour portable.

On a du mal à voir dans cette loi autre chose qu’un serrement de boulons destiné à remettre tous les rouages de la mafia pseudo-culturelle dans le sens du marché, alors même que l’uniformisation de l’exception culturelle française est presque achevée.

Enfin, il serait peut-être temps de réviser un peu notre conception du droit d’auteur. On sait aujourd’hui qu’un seul titre bien vendue peut suffire à engraisser ad vitam un artiste qui ne le mérite pas (on pense à cet abruti choucrouté de Patrick Hernandez qui vit depuis les années 70 sur les droits de son abominable « Born To Be Alive » et passe à la caisse à chaque mariage, à chaque soirée disco estivale d’un camping), alors que dans le même temps, nombre de musiciens galèrent comme de pauvres colporteurs, bataillant avec producteurs, maisons de disque, patrons de salle et de festival…

Où est la justice là dedans ? Où est la culture là dedans ? Nulle part, on vous parle d’argent et on décline le plan décennal qui va vous escroquer consciencieusement à partir de 2009.