
Le fakir, depuis nos dernières séances, a tenu à délocaliser nos rendez-vous. Son bureau, a-t-il objecté, est « bien trop exiguë pour un tel nombre de patients ». Aussi, nous avons convenu de nous réunir dans une petite salle de l’Asile Psychiatrique du Raincy - pourvue d’une unique fenêtre, mangeant la presque totalité du mur du fond – qui sert habituellement de gymnase improvisé pour les aliénés de l’établissement.
En guise de salle de gymnastique : trois pauvres tapis en mousse au revêtement bleu éparpillés ici et là, un médecine-ball amorphe et mollasson que l’on ne peut s’empêcher de pousser du pied et un radiocassette datant vraisemblablement des années 70.
Ce gymnase pour schizophrène, c’est une idée du toubib. Malgré cela il ne s’est même pas pointé à l’heure. Il a fallu qu’un type en blouse échancrée nous emmène jusqu’ici en nous priant de « prendre nos aises ». « Pas trop quand même », j’ai répondu.
Maintenant, il me fait face et écarquille ses grands yeux bleus légèrement globuleux. Il hausse les épaules sans rien répondre. Alors que je m’apprête à lui demander si nous pouvons au moins avoir quelques chaises pour nous asseoir, un homme de très grande taille, fuse comme une balle et fend notre minable attroupement. On entend son souffle résonner dans la pièce vide. Sans freiner sa course, il la termine avec une violence inouï dans la grande fenêtre du fond, qui résonne elle aussi et tremble sous le choc comme un vieux disque vinyle que l’on s’amuse à agiter avant de le passer sur la platine. Son corps retombe mollement et il repart à la même vitesse ahurissante dans l’autre sens, une énorme auréole rouge lui couvrant désormais la totalité du front.
Le type en blouse blanche consent un léger sourire avant de dire : « ah, il est midi cinq ! Votre thérapeute a du retard ».
- Pardon ?, je demande.
- Il est midi cinq. Chaque jour, à cette heure, 3G. se jette contre la fenêtre…. Vous aviez rendez-vous à midi pile et d’ailleurs, vous ne disposez de cette salle que jusqu’à 13h00. Il vous faudra respecter l’horaire. Nous ne pouvons rien décaler, vous comprenez, nous avons un planning très strict à respecter…
- Je ne comprends pas…si vous savez que chaque jour, à midi 5, cet homme se fracasse contre une vitre, pourquoi personne ne l’en empêche ?
- Parce que ça fait partie de son traitement.
Sur cette phrase, il sort à son tour en sifflotant et nous laisse seuls. En silence, nous essayons de comprendre.
Le toubib n’arrive que deux minutes plus tard. Sans même présenter ses excuses à qui que ce soit, il croit bon d’imposer son autorité. « Monsieur Dorham, vous n’êtes pas raisonnable, la psychanalyse n’est pas un jeu ».
Les mines sont penchées et inspectent la surface écorchée d’un linoléum beige dégueulasse. Parmi elles, je hausse les épaules et je regarde le toubib droit dans les orbites, les yeux engorgés de rage et de défi : « on vous paye bien, non ? Bien sur que la psychanalyse est un jeu, c’est la vie qui n’en est pas un. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Vous croyez que les crève la dalle du monde entier ont le temps de s’apitoyer sur leur Œdipe ? ».
« Monsieur Dorham, il répond avec calme, vous avez cette tendance fâcheuse à verser dans la caricature, ça aussi, nous pouvons le soigner ».
Il découvre alors un sourire encore plus éblouissant que sa chemise de la dernière fois, comme si une minuscule bombe A explosait à l’intérieur de ses gencives et nous éclaboussait de lumière. Tous les quatre, nous sombrons dans le néant ou dans ce que nous croyons l’être.


8 truc(s) extra en plus:
"il découvre un sourire encore plus éblouissant que sa chemise de la dernière fois, comme si une minuscule bombe A explosait à l’intérieur de ses gencives et nous éclaboussait de lumière. Tous les quatre, nous sombrons dans le néant ou dans ce que nous croyons l’être."
Magnifique ! Chouette métaphore !J'aurais juste dit "c'est alors qu'il découvre un sourire encore plus..." plutôt que "a la fin de sa réplique, il découvre etc." On le voit bien que c'est à la fin de sa réplique, pas besoin de l'expliquer au lecteur :o)
(Ok, je sors)
C'est bon alors ? Je peux revenir ? :o)
Lo,
non, tu peux rester !
Toutes les observations intelligentes sont acceptées :))
Mince, moi qui comptais laisser un commentaire !
--((
Dès le premier paragraphe : hihihiiii ! Une grande salle pour contenir tous tes toi !
Finalement, c'est la dentition qui fait le pouvoir du psy alors ? Pas étonnant qu'il puisse ivoire clair (ok je sors aussi)
(mais je rentre par la fenêtre) Damned... Si tous tes toi se reflètent dans son émail, on frise la surpopulation du moi.
Mtislav,
mince, moi qui comptais glorifier ton commentaire :()()()(
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Marie-Georges,
hihihihi, tu as chopé l'allusion (je suis content qu'elle te fasse rire, je la trouvais un peu minable ; mais bon, faut s'assumer, même quand on est lourdingue :)))
Après la multiplication des pains, la multiplication des moi(s) de Dorham !
C'est bon, Mtislav, tu peux revenir, j'ai ouvert une brèche !
Enfin, pas tout à fait...la suite vous dira pourquoi...
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