mardi 24 juin 2008

Thérapie de groupe (2)


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Le néant. Enfin, pas tout à fait.

C’est un néant peuplé de silhouettes. Non, ce n’est pas un rêve, c’est plus creux que cela. Non, ça ne ressemble pas non plus à une expérience de trépas momentané. C’est encore plus plat que le plus plat des encéphalogrammes. C’est le vide, mais peuplé de silhouettes, de silhouettes rebondies et déformées qui hurlent, ou qui grimacent, ou qui oscillent entre douleur et farce noire. Des silhouettes qui, lentement, se désagrègent puis se ripolinent, comme ses femmes au volant de leur bagnole qui versent tout ce qu’elles ont de larmes puis se repoudrent à la hâte dans le reflet minuscule que leur renvoie le rétroviseur. C’est un néant, avec des silhouettes et une question absolue, insoluble, terrible : « elles se tordent de douleur ou elles se foutent de ma gueule ? »

Le néant. Et quand tu émerges, les dents redevenues ternes et grises du toubib brillent à peine, comme une boule à facettes sans loupiote braquée sur elle. Quand tu émerges, tes trois camarades sont encore en train de roupiller encloisonnés dans d’épaisses camisoles synthétiques. Et toi aussi, dans ton brouillard se dissipant, tu constates que ton corps est enveloppé de la même prison. Toi aussi…enfin, moi aussi, je veux dire.

Nous sommes 4 emmaillotés ! Paulette, un jeune gars un peu angoissé qui passe le plus clair de son temps libre à relier des poupées gonflables les unes autres avec du ruban turquoise. Aimé Syhameur, un type un peu volubile qui finit toutes ses phrases par un « checke ça ! » retentissant. Stone Roses, qui s’entête à soutenir inlassablement les deux autres. Et puis moi et tous mes moi.

« Je suis désolé de vous faire endurer cela, commence le toubib, mais vous connaissez le proverbe sur la fin et les moyens qu’il convient d’utiliser pour l’atteindre. Cette séance pourrait être éprouvante…vous comprenez ! »

Non, je ne comprends rien et j’ai envie de le lui dire mais ma bouche reste immobile comme si quelqu’un l’avait enduite de colle extra-forte, et quand je tourne mon visage vers mes compagnons, je ne peux distinguer que leur face, devenue grise comme celle de poissons morts, renversés dans de gros bacs de glace pilée sur le marché de Rungis. Ils sont néant et silhouette, gris et durs, et froids, et leurs deux lèvres sont pareillement paralysées que les miennes. L’effroi éteint qui s’étend sur leur visage s’étend également sur le mien. C’est le reflet de l’horreur qui me regarde et qui m’est jeté à la figure.

Le psy lève son index vers le plafond et comme s’il s’agissait d’un effet de sa volonté toute-puissante, le médecine-ball crève sans expulser d’air. Un liquide verdâtre et gluant dégouline de la plaie qui l’éventre et s’en extirpe une petite bande de blattes luisantes. A l’intérieur du ballon ramolli on distingue nos quatre visages, engluantés comme des masques en latex exposés à une trop forte chaleur.

« Malheureusement, poursuit le toubib, nous touchons là les limites de la psychanalyse. Personne ne peut entrer au plus profond de votre âme pour la formater comme bon lui semble. Encore moins s’il s’agit de vous déprogrammer en quelque sorte, pour rebâtir vos quatre esprits sur les mêmes bases. Comprenez, en fonction de vos histoires différentes, de vos tempéraments différents, vous ne pourrez jamais penser de manière tout à fait identique. Je ne dis pas que toute convergence d’idées est impossible. Mais ce n’est pas là ce que vous m’avez demandé. Une concertation, un consensus tacite pourrait vous permettre d’atteindre cela. Faire de vos âmes des âmes siamoises, la psychanalyse ne le peut pas ; mais il y a bien un moyen ».

Regardant Paulette, essayant sans doute vainement de lui communiquer ma résolution et ma pleine confiance en ce toubib fakir de mes deux, je constate que son visage penche vers la gauche comme s’il essayait d’ouvrir sa bouche pour hurler. Le résultat de ce regard décidé que j’essaie d’imprimer, concentré comme de petits furoncles dans mes yeux, je ne le vois pas, je ne le sens pas. J’imagine que je fais chou blanc, que l’étincelle d’autrefois meurt lentement sur ma rétine comme un danseur en moule-burnes à la fin d’une représentation de Gisèle.

Le toubib a déjà tourné les talons. Un petit homme de rien a pris sa place et il se tient debout face à nos chaises camisolées. Ses poings sont totalement disproportionnés et il porte un affreux t-shirt orange arborant un smiley dément.

Lorsque la première beigne m’atteint tandis qu’on joue une musique militaire sans épargner les reins du potentiomètre, je ne manifeste aucune surprise. Comment le pourrais-je de toute façon ? Je garde tout en moi malgré tout. Puis il s’attaque aux autres.

Au bout d’une demi-heure de traitement intensif. Paulette s’est évanoui, Aimé Syhameur émet un grognement soumis et Stone Roses, à qui on ne la fait pas porte le même masque figé et effrayant. Moi et mes « moi » pleurons comme un bataillon d’enfants devant un charnier. D’une voix douce, comme emprisonnée dans son corps, il dit : « ça commence mal, vous n’êtes pas d’accord sur la douleur ».

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Le petit homme aux poings hypertrophiés éreinta notre bande encore pendant trois jours et trois nuits. Nous n’avions pourtant réservé la salle que jusqu’à 13h00.