
Le petit est souffreteux. Ses bronches sont comme ces petites passoires qui servent à recueillir la crème élastique du lait chaud. Ils semblent recycler tout ce dont on ne veut pas, ce que l’on voudrait isoler puis jeter. On pourrait croire qu’une armée de lutins tarés en font inlassablement le tour. On pourrait croire qu’ils s’amusent à en frotter les parois avec des bouquets d’orties.
Déjà le petit était né prématurément. On nous l’avait gardé un bon mois à l’hôpital et son père lui apportait à la clinique le lait que je tirais de mes mamelles épuisées. Et il fallait être forte. Traire, c’était douloureux. Ne pas l’avoir dans mes bras, c’était douloureux. Le néant distancié qui nous séparait, séparait la maison de la clinique, était une boule douloureuse comme un ganglion gorgé de sang sous l’aisselle. Ne pas lui donner moi-même à boire, comme le font toutes les mères du monde, c’était douloureux. Et désormais, l’entendre respirer comme un vieux malade, s’endormir et se réveiller en sursaut parce que son cœur revisite les passages les plus noirs du Pavillon des Cancéreux, c’est douloureux. J’exagère ? Sans doute, mais c’est douloureux, et c’est une douleur qui surpasse ma capacité d’exactitude.
On a vu des spécialistes et pas un n’a semblé véritablement inquiet. Le petit est souffreteux, on devrait se faire une raison. On devrait en prendre notre partie. Le petit est souffreteux, qu’est-ce qu’on y peut, l’hiver, on le couvrira plus que les autres, on lui interdira de sauter à pieds joints dans les flaques d’eau, d’enfoncer ses mains dans la neige pour friter les autres, des boules de poudreuse plein les mains, on l’empêchera de sortir les jours de grand froid. Avec le temps, on s’y fera encore mieux. Sa respiration sifflante sera pour nous musique d’habitude et sujet de plaisanterie. Tiens, voilà notre petite dame aux camélias qui sort de sa chambre pour prendre son chocolat au lait.
Rien d’alarmant donc. Trois fois rien. Des bronches toutes encombrées. Des végétations qui poussent dans le corps. Plus tard, alors en âge de comprendre, le petit serait terrifié à l’idée d’imaginer une forêt emprisonnée dans sa cage thoracique, des arbres fous, au tronc torturé qui avec la croissance étireraient ses os, déchireraient ses ligaments, perceraient ses organes comme de petites outres en peau de chèvre. Et on le retrouverait plus vieux, dupliqué exponentiellement en lambeaux de chair pendus sur un arbre immense en plein milieu du salon de ses parents. Mais non, rien d’alarmant. Un cœur un peu trop gros, un cœur de cycliste. Plus tard, il n’aimerait pas le cyclisme, ni Fausto Coppi dont ses grands parents parlaient avec ferveur, ni ce bouseux de Bernard Hinault, et sa philosophie de solitaire-j’te-marche-sur-la-gueule-et-tu-peux-crever-la-bouche-ouverte-mon-cœur-est-un-four-à-charbon-du-Titanic. Mais Hinault n’en aurait rien à foutre, il continuerait à avaler les cols et les cachets, à se piquer la cuisse pour qu’elle l’emmène plus vite que le vent.
Rien d’alarmant. Le toubib dirait de sa voix bien assise : « c’est juste un peu d’asthme, on soigne ça très bien avec de la cortisone », et vlan, il rédigerait sa prescription, de son écriture de martien ivre. Les parents seraient rassurés. Le petit ne serait plus souffreteux mais il resterait petit tout le reste de sa vie.