jeudi 12 juin 2008

Boullie




« Ça ne marche pas votre truc », j’ai dit en entrant comme un boulet éreinté dans le cabinet de consultation du psy. Et j’ai enchaîné sans lui laisser le temps de dire les mots qui auraient pu filer le train de sa petite mine chiffonnée : « maintenant, un rien m’énerve et pourtant tout m’est indifférent, en lieu et place de l’alternance comportementale dont nous avions convenu, j’ai le droit à une sorte de bouillie d’émotions qui ne veut plus rien dire…tenez, la colère des autres me semble désormais complètement outrancière, boursouflée, insincère et pleine de mauvais spectacle… Comme si la colère n’existait plus, comme si j’étais maintenant doté de clairvoyance, comme si je distinguais la colère à la lumière d’une radiographie et que j’en décelais les mauvais ressorts rouillés ».

Il arque ses sourcils bien haut, gratte le bout de son nez et passe le dos de son ongle sur une chemise d’un blanc qui me bousille la rétine. Il dit : « mais vous ne pouvez pas avoir l’un sans l’autre… La colère est là mais le détachement est nécessairement plus fort. Il vous permet de relativiser ; rappelez-vous les termes du contrat : vos deux « moi » devaient cohabiter. S’ils s’ignoraient l’un l’autre, vous deviendriez fou à lier, ce n’est pas ce que vous voulez, non ? »

- Mais si, c’est que je veux, je réponds. C’est ce que je veux par dessus tout. Une réalité parallèle, une télé transportation. Un truc avec seulement deux « moi ». Là, il y a mes 2 « moi » + moi, on est déjà trois. Et le troisième est le pire. Je veux deux « moi », mais sans autre « moi » conscient »
- Ce que vous me demandez est impossible !
- Et c’est maintenant que vous me le dites, après toute la thune que je vous ai filée ? Expliquez moi un truc Docteur Fakir ; pourquoi les gens ne parviennent pas simplement à se contenter de la colère ? Pourquoi se sentent-ils obligés d’y rajouter de grandes démonstrations, des petits traits d’ironie, d’esprit, pourquoi se sentent-il obligés de faire en sorte que leur colère en jette ? Ils pourraient s’exprimer simplement mais ils ne peuvent s’empêcher de gonfler le truc avec du folklore, histoire de montrer qu’ils sont cools, branchés, histoire de montrer qu’ils en ont ».
- Je ne peux pas vous répondre Monsieur Dorham, je suis psychanalyste, pas psychologue.
- Punaise, et quelle est la différence ?
- Un psychologue analyse les comportements. Moi, je n’ai guère que la mission de vous conduire sur le chemin de votre âme…
- Comme un curé ?
- Non, bien sur que non…disons, comme un mécanicien qui vous permet de bien relier tous les éléments qui vous permettent d’avancer.
- Ah, pardonnez-moi, mais ce n’est plus du tout pareil.
- Vous avez sans doute raison, mais si nous savions ce que nous faisions là, nous ne serions sans doute pas ici, en cet instant.

De la fenêtre on perçoit le bruit de deux Airbus qui se fracassent. Des gerbes de flamme viennent s’écraser mollement contre la fenêtre du cabinet. Le toubib de l’âme ne fait pas un mouvement, il regarde dans mes yeux comme moi ou je ne sais plus lequel de mes « moi » l’autre jour dans le cortex de sa cravate à pois. Loisir auquel je ne peux m’abandonner aujourd’hui puisque sa chemise m’éblouit comme une sorte de magnificence divine intolérable. D’autres avions fusent, ventre vers le ciel. Dans le cabinet, c’est aussi assourdissant qu’une kermesse d’enfer. Et par dessus cet Hadès de bruits, d’horreur et de mort, fantastique et grotesque, on entend le sifflet strident d’un flic qui fait la circulation. Allez vous écraser là-bas et vous par là. Par ici, tut-tut ! On entend la sueur qui coule le long de son dos, et le pas rapide et minuscule d’enfants qui traversent au passage clouté, chacun le dos chargé de cartables démesurés, sans rien regarder du spectacle ahurissant qui brûle tout, tout autour d’eux ; on croirait une bande de petites tortues qui traversent la vallées des damnés au petit trot en mâchant des feuilles de salade.

Le Docteur Fakir soupire légèrement et tripote nerveusement son petit carnet rose dans lequel, à ma conscience, il n’a jamais rien noté, tout du moins en ma présence. Au bout d’un silence long comme une décennie, il murmure : « je comprends ce sentiment d’égarement qui est le votre en ce moment, mais avec le temps, je suis certain que vous finirez par y voir plus clair ».