dimanche 14 mars 2010

Elvis is dead (5)


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Graceland était disséminée sur trois écrans. Divisée en petites portions. Sectionnée, démembrée. Extérieur Nuit/Intérieur Incandescent. La petite loupiote-témoin clignotait rouge. Le portail. Le terrain. La propriété toute entière, embrassée d'un regard qui transperçait les murs. Le sous-sol, le rez-de-chaussée, l’étage. L’entrée de la maison avec les deux lions encadrant l’escalier, à gauche et à droite. Le Jardin des Méditations où Gladys était enterrée, en compagnie du reste de la famille. Eclairage tamisé. La Jungle Room et sa luxuriance en plastoc. Eclairage ténébreux. La salle de billard, le papier peint le plus affreux du monde toutes catégories confondues, recensé un jour de grosse chaleur par un gratte-papier boutonneux assermenté du Guiness Book des records. La chambre froufrouteuse de Lisa-Marie. Entre autres. Les trois écrans faisaient se succéder à intervalles réguliers toutes les images de la maison, dedans/dehors, dehors/dedans. La ronde des caméras de surveillance ne s’interrompait jamais : le bureau d’Elvis, juste derrière la chambre, la collection de flingues, la salle des trophées, la galerie de costumes, la cuisine, le salon télé, l’ancienne chambre de Vernon Presley, le gros juke-box contenant les tubes préférés d'Elvis, qui démarrait encore au quart de tour. Un abruti avait écrit dans un livre soi-disant documenté que Vernon s’était fait construire une piscine dans cette chambre. Vu la dimension de la piaule, il devait s’agir d’une piscine de poche, dans laquelle il se trempait les pieds... Les gens racontaient et gobaient n’importe quelle connerie.

Après la mort de Gladys, Vernon était resté vivre à Graceland. Deux années plus tard, il s’était remarié. Avec Dee. Dee était venue s'installer. Dee n’avait pas mauvais fond mais elle s’était sentie pousser des ailes dès les premières minutes de son débarquement à Graceland. Elle avait cru pouvoir supplanter Gladys dans l’administration de la baraque. Elle avait commencé à régenter Graceland à sa sauce, ravalant presque entièrement des pièces anciennement décorés par Gladys, retoquant des aménagements qui avaient été autrefois décidés par Gladys, reléguant à la cave des bibelots et des meubles qui avaient appartenu à Gladys. Elvis avait mal supporté ce qu'il considérait comme un manque de tact et de délicatesse. Il avait mal vécu cette intrusion dans la mémoire chérie qu’il entretenait de sa génitrice. Des tensions étaient apparues que personne n’avait réussi à aplanir et tout ce petit monde avait décidé un beau matin qu’il était temps de prendre un peu de distance. Ce matin là, tout était allé très vite, un camion s’était garé devant les deux lions. On y avait chargé les affaires de Dee, ses vêtements, ses bibelots, les meubles, sa ménagerie, ses chats, ses chiens et ses canaris, Vernon, les 3 enfants. Ils avaient quitté Graceland sans un mot pour personne. Elvis était resté à l'étage, dans sa piaule, à mater les écrans de contrôle. Il avait vu son père grimper à l'avant du véhicule sans broncher. Vernon, Dee, les gosses et les bêtes avaient disparu dans un camion grand comme le Luxembourg. Le couple avait vivoté quelque temps à Nashville dans une petite maison qui se situait à proximité de l’Hermitage, la baraque-musée du Président Andrew Jackson. Une forme d'exorcisme dont ils avaient vite fait le tour. Ils étaient enfin revenus à Memphis, emménageant sur Dolan Drive leur propre petit palais personnel, une autre excroissance de plus dans le monde verni des nouveaux riches. A Dolan Drive, ils avaient un jacuzzi dans la chambre à coucher, encastré dans le sol. Les gars qui avaient su ça avaient dû se dire : un jacuzzi chez Vernon & Dee, une putain de piscine olympique chez Elvis. Pourquoi pas ? Et un pauvre idiot avait relayé la rumeur dans son bouquin pour faire l’intéressant. Les morts n’étaient plus là pour démentir. C'était peut-être pour ça qu'on les aimait tant.

Le personnel de sécurité allait et venait, essayait de se faire discret mais pas au point de devenir invisible, c'était là la subtilité du job. Des fans attendaient l’heure de la visite guidée et piétinaient en se tortillant devant le portail plein de notes. Devant la porte d’entrée de la chambre d'Elvis, dans laquelle Cointreau laissait le temps s'épuiser, les battants capitonnés de cuir reluisaient de lassitude. Un Christ en céramique y veillait comme un cerbère au service du King. Un cerbère ou un pot de fleurs. Plutôt zarbe comme endroit pour installer une statue du Christ. Ce qu’Elvis faisait une fois reclus dans cette chambre, regarder des heures durant ce monde miniature qu’était Graceland tourner en boucle sur des écrans de contrôle, renforçait l’impression qu’il avait bel et bien fini par atterrir dans une dimension inconnue de nous tous : une dimension dans laquelle Le Roi s’imaginait Dieu : immortel, omnipotent, omniscient. Et parano dans les grandes largeurs. Pour résumer, l’idole des petits blancs du monde entier était devenu complètement marteau. Ces 3 écrans dans la chambre à coucher en constituaient la preuve éclatante.

Dans l’entrée de la maison, un petit groupe de visiteurs suivaient un guide mal fagoté, mal rasé, mal en point. Cointreau pressa le bouton qui figait l'image. L’écran de gauche resta fixe. Cointreau mit le son. L’historien patenté semblait court sur pattes. Il blablatait à propos d’un certain S.C. Toof, premier propriétaire de Graceland, au temps où l'endroit n’était qu’une simple ferme affublée d’un bout de terrain plein de chiendent. Il tressait des lauriers pour Grace, la nièce dudit proprio, qui avait hérité de la ferme et avait fait construire cette dépendance coloniale tout en colonnes ; Grace/Graceland, fallait pas être demeuré pour piger. Le guide faisait maintenant un bond faramineux dans l'Histoire et dressait la liste des noms de chefs d’état morts depuis plus d’un siècle qui étaient venus en visite à Graceland. Un premier ministre jap’ qui avait la même coupe que le King, voyez la photo à vot' gauche ? Nikita Khrouchtchev qui avait manqué réduire le monde en cendres. Les visiteurs baillaient déjà. Les visiteurs voulaient passer aux choses sérieuses, les visiteurs s’en foutaient de savoir quels illustres cadavres s’étaient baladés ici. Ils ne savaient pas qui était ce Nikita machin-chose qui avait failli détruire le monde. Ce gros russe était canné depuis des lustres et le monde était toujours debout, non ? Où était la salle de bains dans laquelle Elvis était mort ? « Au premier », répondait le guide. Dans cette vitrine, vous pouvez admirer l’étron que le King nous a laissé. L’étage n’était hélas pas ouvert au public et ces bougres de salauds qui se renseignaient l’air de ne pas y toucher le savaient bien. Le guide s'impatientait généralement quand fusaient les premières questions de ce type. L’étage avait toujours été bouclé. Personne n’avait jamais eu le droit d’y accéder à part les membres de la famille. Même les Présidents des Etats-Unis n’avaient pas obtenu ce passe-droit et ils l’avaient pourtant presque tous demandés. L’étage de Graceland, c’était le saint des saints des dingues de la secte Presley, l’univers ténu invisible et inviolable au sein duquel le King se retranchait du monde. Les convertis auraient vendu père mère et enfants pour se balader là-haut. Au pied de l’escalier, il y avait un cordon et deux gardes qui surveillaient perpétuellement les allées et venues. Des crétins pensaient qu’on bloquait l’accès parce qu’Elvis avait continué de vivre à l’étage après sa mort. Les plus malins devinaient qu’on avait entretenu le mystère Presley grâce à de petites subtilités de cette sorte, une à une, mises bout à bout, patiemment, soigneusement, mé-tho-di-que-ment ; à mesure qu’inlassablement on faisait fructifier son business post-mortem. A quoi ça rimait maintenant qu'Elvis ne pouvait plus être éventuellement considéré vivant ? A rien. A Graceland, on était féru de tradition. Les visiteurs passaient devant l'escalier en évitant le regard des vigils. Ils louchaient timidement vers la seule chose qu’ils pouvaient distinguer de l’étage, le haut de l’escalier, comme s’il s’agissait déjà d’un péché ou de quelque chose de ce genre – ils filaient ensuite le train du guide en faisant comme si cela ne leur faisait ni chaud ni froid. Comme si l’étage n’existait même pas. Ils se consolaient généralement en écoutant baragouiner le guide dans le salon télé : les 3 écrans maousses surgis du passé qu’Elvis regardait simultanément dans un vacarme d’enfer. C’est ce que le guide répétait à chaque fois. Inlassablement. Et ça bluffait les visiteurs à chaque fois. 3 écrans en même temps, c'était d'un extravagant...

Les guides étaient à l’histoire de l’humanité ce que l'usure était aux microsillons.

Cointreau se gratta le cou en rêvassant. Las, il désactiva le son de la caméra, relança la boucle et délaissa les écrans de contrôle. Cela faisait maintenant une bonne heure que Rufus et Luce avait disparu. Facile. L'estimation était peut-être basse. Ils l’avaient laissé là, sans même lui demander son avis. Ses yeux commençaient à le démanger. Il avait faim. Il avait chaud. La Nuit était chaude, la Nuit était malsaine. En le quittant, Luce avait dit : « ne touche à rien surtout, savoure le privilège d’être l’un des rares à pouvoir te promener à l’étage de Graceland ». Regarde la chambre d’Elvis, les moniteurs du Roi des Paranos, les flingues dans le bureau juste derrière sur leur ratelier, la salle de bain, les chiottes sur lesquelles le Roi est mort, sur lesquelles le Roi fut nu. Cointreau n'en avait rien à foutre de l’étage du palais de sa majesté des blancs. Tout ici était vulgaire et de mauvais goût. A vomir. Tout semblait surgir d’une époque affreuse qu’il aurait mieux valu ne jamais voir naître et Cointreau n’aurait pas hésité à tout précipiter dans l’oubli et le néant si on lui en avait donné la possibilité.

Il n’avait pas aimé le regard qu’avaient échangé Luce et Rufus. Est-ce qu'ils baisaient ensemble ?, se demandait Cointreau. Peut-être. Peut-être pas. Il ne parvenait pas à déterminer si c’était ce genre de regard là. Ce genre de regard qui voulait dire : « on baise ensemble. Dès que tu as le dos tourné, on s’enfile comme des bêtes féroces ! » Non, il n'avait pas aimé ce regard. Rufus appelait Luce Lucinda. Il n'aimait pas cela non plus, sans savoir pourquoi. Même si c'était comme ça qu'elle s'appelait vraiment. Ça n’aurait pas dû avoir d’importance, Luce ne lui appartenait pas après tout. Mais cela en avait pourtant. Il ne savait pas pourquoi.

Cointreau lutta contre le sommeil pendant l’heure suivante, l’esprit vidé. Une minute plus tard, il perdit la partie et reconnut objectivement sa défaite. D’un pas lourd, il se dirigea vers le lit du King puis s’allongea. Il s’enfonça dans le matelas qui était étrangement mou. Il sombra dans les ténèbres. Chaudes et malsaines. Il rêva de banquise et de Luce, nue, qui léchait bruyamment son cou.

5 truc(s) extra en plus:

  1. Ca m'étonnerait !
    Je viens d'aller voir sur youtube et il bougeait !

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  2. Dis, tu m'en veux pas.. J'ai pas lu.. J'ai un mois de retard un peu partout, alors je me contente de passer dire bonjour...
    Et souhaiter un good we...qui fait beau... la mer m'appelle je crois..

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  3. Elmone,

    Simple illusion d'optique :)

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    Colombine,

    Bien sûr que non. Pourquoi donc t'en voudrais-je ? Je ne suis pas de genre là, on n'est quand même pas obligé de me lire, hihi... Bon week end à toi aussi et merci de ton petit clin d'oeil...

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  4. .


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    Quelque chose de fou, et de chaud...

    A la limite, je me demande si je ne vais pas attendre que tu ais poursuivi ta série un moment avant de tout lire d'un coup... il y a quelque chose d'un peu frustrant à lire ça par petit bout ! Comme si tu mangeais une pizza en avalant une bouchée toutes les vingt minutes ! :)

    Mais je persiste et signe : cet univers, tu tiens quelque chose de très bon.

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  5. Merci, paltoquet ! Très heureux que ça te plaise !

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