jeudi 18 mars 2010

In DeLillo - Americana - Errance(s)




Avant même d’oser lire les premières lignes du roman, je suis resté premièrement en arrêt devant son titre, économe, d’un seul tenant. Un seul petit mot étendu sur la couverture. Americana. J’y ai entendu comme une vieille porte qui claque contre son chambranle moisi ; des réminiscences. La tradition dans laquelle l’œuvre s’inscrit d’emblée : l’écho tonitruant de tout ce qui dans la littérature américaine a historiquement procédé de la constitution d’une littérature de l’Amérique. Americana, voilà qui annonce bien courageusement la couleur, à moins que ce ne soit une pancarte dressée sur le crâne de l’œuvre pour ne pas paumer le lecteur péquenaud en pleine allégorie - Car allégorie il y aura. Auquel cas, ce serait un choix de découillé. L’Amérique est ainsi, elle n’a jamais cessé de se coller sur la table de dissection. Propension à l’autocritique ou égocentrisme, à vous de choisir. L’Amérique ne connait ni la pudeur ni la prescription. Ni le silence, ni le respect du deuil. L’Amérique est un colporteur de ragots sans scrupules, un paparazzi sans âme, une veuve putasse éternellement joyeuse qui se vautre dans l’adultère permanent. C’est aussi là qu’est aussi son génie. Les cinéastes, photographes, peintres, écrivains, vendus ou résistants, contempteurs ou louangeurs, ne se sont jamais lassés de mettre leur pays en perspective, en doute, de le placer en face de ses contradictions ou de vanter outrageusement ses fallacieux mérites, allant parfois jusqu’à écrire l’histoire de cadavres aux entrailles encore fumantes. Dans ces conditions, comment savoir qui fait l’autre, de la littérature ou de l’Histoire. L’Amérique n’est-elle qu’Histoire et par lien de cause à effet, littérature ou n’est-elle que littérature et donc invention d’une Histoire fabuleuse ? Mystère et boule de gomme.

Americana, c’est aussi l’adjectif qualificatif d’une expression tronquée, volée à une Histoire qui l’est tout autant. Cette absence tapageuse fait valdinguer la porte mitée du passé ; j’entends cette fois des bruits de bois creux. Pax. Pax, voilà le mot que l’on a arraché comme une page dangereuse. Pax Americana, comme dans Pax Romana, vous savez, cet état de concorde pernicieux qui permettait à Rome d’imposer sa domination. Une expression devenue prophétique, prononcée lors d’un discours resté célèbre de Jonh F. Kennedy, le Président martyr de l'Amérique progressiste. L’innocence perdue de l’Amérique. Une absence, qui le livre encore clos, vous installe lentement tout en haut d’une pente qu’il va bien falloir dévaler. L’Amérique et la Paix sont-elles 2 valeurs antinomiques ?

L’allégorie sera pesante. Colérique. Excessive.

Americana est le premier roman de DeLillo, ceci explique sans doute cela. On sait ce que l’on dit des premiers romans, qu’ils ont pour eux l’énergie et la colère, à leur passif, un goût déraisonnable de l’excès. Accessoirement, Americana parait en 1971, en pleine guerre du Vietnam : une guerre qui connaîtra historiquement son apogée après le décès de Kennedy, avec l’arrivée au pouvoir de son successeur, un vice-président texan dégingandé bien décidé à en découdre jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. L’Amérique des garçons vachers est éternelle. Voilà pour l’écho de ce titre qui résonne comme le pas d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.



En ouvrant les premières pages, on découvre David Bell, un petit yuppie comme la city de New-York en excrète des milliers chaque jour. Bell travaille dans une chaîne de télé. On vient de supprimer son émission de l’antenne. C’est ballot. Il personnifie pourtant merveilleusement l’excroissance New-Yorkaise : cette Amérique du mensonge qui ressemble presque à cette saloperie d’Europe. Dans c’te network : une ramée de conards intellos qui ont perdu le goût des relations humaines, des parasites qui passent leur temps en réunions inutiles, qui dépensent davantage d’énergie à tenter de sauver leur boulot plutôt qu’à le faire – voudraient-ils le faire qu’ils seraient bien en mal de s’occuper véritablement. S’enclenche alors les mécanismes d’un bon cliché à l’américaine qui fait craindre le pire, les amis : Bell le new-yorkais doit se rendre en Arizona pour filmer le quotidien d’indiens navajos.

Mais le cliché s’arrête là. [ouf de soulagement léger] Dans Américana, l’Amérique mythique des Grands Espaces tient dans une boite de conserve, ne vous libère de rien, n’a pas d’identité, aucune authenticité, pas même à dénicher parmi une bande de navajos parqués dans une réserve. On s’y enivre en suivant les pointillés hypnotiques d’une route perpétuellement droite comme s’il n’y avait ni point de départ ni point d’arrivée. On y tourne en rond comme un rat en cage. « Il y a un motel dans le cœur de chaque homme », affirme ironiquement David Bell. De ce livre, le voyage est en réalité banni comme sont bannies les impressions de distance. Rien n’est vraiment exprimé du trajet interminable qui mène David Bell et ses acolytes de New-York à Nulle-part-la-ville. Chaque cours d’eau est le Mississipi, on traverse en quelques pages métaphysiques un pays-bouillie qui se confond lui-même d’un bout à l’autre. Quelle importance puisque ce voyage n’est rien d’autre que cette ligne droite absurde et l’on pourrait aussi bien traverser l’Arkansas ou le Texas, ou le Nouveau-Mexique, rester en transit dans l’Utah ou en Arizona. Se retrouver dans un motel au pied des Rocheuses, sans savoir qu’elles figurent peut-être théoriquement la fin, pire, l’impossibilité du voyage.

C’est un voyage sans sinuosités, rencontres, initiations, vérités derrière les masques. Americana est une sorte d’anti « On the Road ». Ça m’est venu comme ça, comme une étincelle. C’est plus exactement une sorte d’On the road arrivé au bout du bout du monde. Revenu de tout. Là ou le bouquin de Kerouac disait l’envie irrépressible de rompre, par un voyage sans fin, avec les contraintes du monde moderne, là où le bouquin de Kerouac en envisageait donc la possibilité, Americana, pondu plus d’une décennie plus tard, fait état de la formidable désillusion idéologique qui caractérise déjà le début des années 70, mortes nées. Chez Kerouac, les désirs de liberté percutent une Amérique des profondeurs qui révèle son vrai visage. Chez Kerouac, on pieute chez l’habitant, on prend le temps de l’écoute et du partage, on prend le temps de baiser, y compris à plusieurs, de dénouer les attaches qui nous maintenait autrefois prisonnier de l'ordre moral. Dans Americana, on pieute dans des motels minables qui ressemblent à des zones de transit, on se reluque le nombril à qui mieux-mieux, on a une sexualité frustrée, ponctuée de ces pathétiques ego-moments – instants où l’on mesure sa capacité de séduction sous forme de rendement. Dans Americana, les attaches ne cèdent que pour en laisser apparaître d’autres. Comme lorsque Bell refuse d'aller en Arizona filmer ses navajos et décide d’arrêter le voyage pour réaliser son propre film – œuvre faussement personnelle et véritablement narcissique conçue comme un assemblage d’interminables monologues.

De On the Road à Americana, on distingue cette monstrueuse déperdition. Treize années funestes qui séparent ces deux œuvres, qui auront suffi à vider la liberté comme un poisson avant de l’enfermer dans un bocal de formol. La naïveté béate de Kerouac a volé en éclats. Une langue droite et rigidifiée puis libre jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’autodestruction, a pris le pouvoir.


La structure du roman, en 4 parties, donne un relief particulier à cette allégorie. La première partie évoque le quotidien new-yorkais de Bell. La seconde traite de souvenirs morcelés d’enfance, d’adolescence, de famille. La troisième évoque le voyage, le transit de Bell et la réalisation de son film, dans lequel on retrouve une forme de mise en scène de ce qui était évoqué dans la deuxième partie : les névroses des Bell, très middle-west-décadent, qui lacèrent l'image muséifiée de la structure familiale américaine . Une mère dont on tait la folie. Un père - sorte de faux patriarche vendu - qui se complait dans le monde pourri qu’il a aidé à forger. Une sœur qui devient une sorte de mère au foyer sans avenir ni perspective avec gosses et un mari bourrin (sorte de sur-ricain si c'est possible). Une autre, dont on nie jusqu'à l'existence, dont on doit taire le nom, bannie de la famille pour avoir déserté avec un truand notoire (pour ne pas dire un métèque). David Bell lui-même, être floue, bizarroïdement sexué/asexué, prisonnier perpétuel de son adolescence.

Trois parties en forme d’aller et retour. D’où je pars, d’où je viens, où je me paume ?

La dernière partie du roman illustre la fin du voyage de Bell. L’errance devient fantasmatique, sorte de cauchemar sous mescal à bidouiller via le potard des ondes radiophoniques. Sorti de lui-même, sorti de ce vagabondage impossible, qui en lieu et place de l’Amérique des Grands espaces, nous offre une plongée dans le caisson confiné d'une âme creuse, David Bell s’enfonce dans les tripes même de l’identité américaine. Creusant dans l'intestin de sa culpabilité, sur le siège passager d'une bagnole conduite par une sorte d’homme d’affaires vénéneux qui magouillent au sein de tous les business. Prédicateurs xénophobes, sociétés recluses d'onanistes voyeuristes, rumeurs de massacres perpétrés à l'autre bout de la planète, à travers cet ultime voyage plein de furie, d’angoisses, David Bell perçoit la mort des espérances et des utopies, une forme de contagion qui unit chacun dans un narcissisme nihiliste et destructeur. Il fait suinter en surface le substrat de la société américaine, bigot, puritain, raciste, gavé de sexe morbide, converti au culte de l’argent. C'est un voyage impossible qui ne mène nulle part, à part vers une mortifère contemplation de soi-même, qui enivre et vous perd. Un voyage qui pour David Bell – j’entends à nouveau le chambranle déglingué qui fait des siennes – finit à Dallas sur Elm Street, jusque devant le Parkway Hospital, main sur le klaxon. Là où un jour de novembre 62, l’Amérique s’est enfoncée dans les ténèbres.

L’éléphant vient de donner de l’arrière train. La porcelaine de dégringoler des étagères. C'est là à la fois le défaut et la qualité des premiers romans.

9 truc(s) extra en plus:

  1. Prem's.

    Les critiques littéraires de Dorham sont plus longues que les bouquins dont il parle.

    RépondreSupprimer
  2. J'ai fait le tour sur internet et j'ai l'impression d'être le seul à avoir compris quelque chose à ce bouquin. Les gens sont paumés dès qu'il n'y a plus d'approche littéral...et...

    Oui...c'est vrai que c'est long :)

    RépondreSupprimer
  3. Je peux aussi être le seul à me planter...

    RépondreSupprimer
  4. Si chaque critique de DeLillo est plus longue que la précédente, il faudra sauver le lecteur Dorham. Mais une critique trop courte n'est pas une critique, tout au plus un billet, une note de lecture, une présentation, un commentaire, un bavardage.

    Je regrette bien de ne pas avoir lu le livre, je me demande si je ne vais pas donner une deuxième chance à DeLillo.

    RépondreSupprimer
  5. La prochaine critique de DeLillo sera plus courte, promis...enfin... Je vous préviens, j'ambitionne de faire toute l'oeuvre, alors...

    Je trouve qu'Americana est vraiment un très bon livre, plein de défauts sans doute, mais d'une considérable énergie. Un bien plus grand roman que Mao II.

    Bien sûr, il faut débrouissailler, jouer aux devinettes, si on essaie de lire littéralement DeLillo, on est mort. Il faut connaître un peu l'histoire américaine, un peu l'esprit américain pour s'y retrouver - et encore !

    Ce serait chouette si je vous donnais envie de lire DeLillo, vous pourriez peut-être détruire ma modeste thèse :)

    [prochaine critique : Les Joueurs]

    RépondreSupprimer
  6. Tiens, une fraternité empathique sur le découillage :o)
    (Je t'ai collé un lien sur Facebook pour un de tes articles sur Delillo mais je ne sais plus lequel. C'était il y a plusieurs jours déjà...)

    RépondreSupprimer
  7. Découillage,
    c'était vraiment impec !

    RépondreSupprimer
  8. Banal mais direct compliment : intéressant et instructif. Je n'ai pas lu Kerouac, et l'air de rien, ton parallèle est doublement utile ! :)

    ---------

    Il faut faire une blogowar contre les articles courts, à propos. Une sorte de "long post pride". :) Affirmons la suprématie des articles interminables ! Long is beautiful ! Fournissons des "Post Enlarger" aux twitteurs !

    Un jour j'ai lu une critique de livre d'un jeune blogueur geek connu et z'influent. Il l'avait reçu gratuitement, le livre. Ca faisait, très sérieusement : "le livre a une couverture brillante, c'est bien fait, et le 4ème de couverture est intéressant. Par contre il ne tient pas dans mon sac parce qu'il est volumineux." C'était rigolo.

    RépondreSupprimer
  9. Un pro-Kerouac me truciderait sans doute. Kerouac lui-même détestait le succès de son livre et surtout l'ulitisation idéologique niaise qu'on en a fait.

    Mais selon moi, le livre comportait le germe...

    (une blogowar...pfff, la blogo :))

    RépondreSupprimer