mardi 30 mars 2010

Welcome home Elvis !




12 mai 1960 - Miami

Frank avait le sourire, il venait de se faire tailler une plume par une aspirante. Il chuchota dans l’oreille de Sammy Davis que la fille lui avait carrément barbouillé la queue de rouge à lèvres. Rouge baiser ! Sammy Davis s’esclaffa. Le Fontainebleau Hotel ressemblait à une ruche pleine de pique-assiettes. Frankie avait un minuscule sandwich club entre les mains, qu’il picorait nonchalamment de temps à autre. Lawford, muni d’une petite pelle et d’un balai se tenait derrière lui et ramassait les miettes qui tombaient sur la moquette de la loge. Quand le Rat Pack allait à la plage, Peter emmenait sa pelle et son seau à ce qu’on disait. Joey Bishop n’était pas loin, dans un des couloirs de l’hôtel, il tentait de convaincre la gonzesse qui avait sucé Franck de remettre une petite dose de salive sur sa queue à lui. Elle disait non. Bishop insistait. Elle tenait bon. Elle disait non un peu plus fermement. Elle avait la bouche sèche. La flemme. Il fallait qu’elle repasse au maquillage. Une copine l’attendait. Sa mère était dans les parages. Elle avait un aphte. Elle avait mal à la mâchoire, si des conards jaloux prétendaient que Sinatra en avait une toute petite, Ava avait toujours dit qu’il en avait une de taureau castillan. Ava ne mentait jamais, c’était aussi une grande partie de ce qui posait problème. Bishop demanda : « c’est parce que je suis juif, c’est ça ? »

Dino était beurré. Il cherchait des noises à tout le monde. Aux techniciens, aux gars de la production. Il puait, il tenait à peine debout, il avait les cheveux gras qui lui retombaient sur le crâne, il avait le regard vide comme un gouffre sans fond. Dino rejouait jusqu’à la lie les premières minutes de Rio Bravo ! On avait décidé qu’il ne chanterait pas. Enfin, Frank avait décidé qu’il ne chanterait pas. On avait refilé son numéro à Elvis qui chanterait deux morceaux au lieu d’un. Dino avait haussé les épaules avant de s’en jeter un autre. Rien à foutre !

Welcome Home Elvis ! Les voyages forment la jeunesse. Elvis revenait du service militaire qu’il avait fait en Allemagne. Tout le pays attendait ça. Elvis avait payé son tribut à la patrie reconnaissante. Au milieu des vieux requins du Rat Pack, Elvis avait l’air d’un poisson rouge, il souriait gentiment à tout le monde en parlant d’une voix qui s’effilochait. Alors l’Allemagne, fiston ? C’est froid l’Allemagne. C’est triste à chialer. L’Allemagne.

Frank n’aimait pas ce jeune crétin d’Elvis. Frank n’aimait personne. Frank n’aimait pas la lumière qui irradiait des autres à part celle qui irradiait – c’était bien connu – du beau frère de Peter Lawford. Tout à l’heure, Frank devrait chanter « Love me tender », c’était comme se faire planter une fléchette dans un furoncle. Il regarderait la caméra et déférent contractuel, devrait la jouer Welcome Home Elvis ! The Voice à coté du King ! Tout le pays attendait ça !

Frank dit à Sammy Davis : « je hais cette saloperie de rock n’roll ». Peter Lawford dit : « tu n’aimes pas le jazz non plus, Frankie ». Sinatra dit : « non, c’est de la musique de négros ». Sammy Davis s’esclaffa. Dino brandit une bouteille de gin un peu trouble et bredouilla en manquant de trébucher en avant : « Frankie n’aime que lui, dites-le donc au petit Elvis »

« Saloperie d’ivrogne », s’exclama Frank.
« A la tienne, Frankie », rétorqua Dino en vacillant.

C’était son show ! Le Frank Sinatra Show. Heure de grande écoute. Prime Time sur ABC. Son nom sur le programme. En toutes lettres. Un rital est le roi du pétrole. Les gars de Timex qui sponsorisaient l’émission faisaient des courbettes à sa seigneurie du Rat Pack. Ils balançaient un paquet d’oseille pour se payer le groupe au complet. Timex flippait méchant parce qu’en Asie du Sud-Est on fabriquait des montres à des couts de production ridicules toutes prêtes à inonder le marché. Les bridés semblaient avoir déclaré à l’Oncle Sam une guerre totale. Dans la jungle. Dans les ateliers de confection. Partout. Derrière chaque américain, il y avait désormais un jaune armé d’un couteau. Le tuyau venait des services secrets qui faisaient un peu d’espionnage industriel pour le compte des grandes entreprises américaines. Un tuyau qui était un secret de polichinelle. Timex inondait donc l’Amérique entière de subsides, de divertissements, de rêves. Histoire de donner le change. Timex tablait sur l’image, l’image d’une Amérique parfaitement américaine et sure d’elle-même. Quoi de plus américain qu’un rital qui avait ravi le cœur du rêve américain ? Quoi de plus américain que le Rat Pack (deux italiens, un anglais, un juif et un noir) pour fêter le retour du héros blanc, Elvis the Pelvis, baiseur et patriote ? Absolument rien. Timex avait donc envoyé ses avocats au charbon et leur avait demandé d’avoir la main souple et le carnet de chèques ouvert. Ce show n’avait pas de prix. Les avocats avaient signé un contrat avec Presley : 125 000 dollars pour 10 minutes de prestation. Astronomique. Dément.

Frankie gagnait à peine plus pour animer toute l’émission, mais Frankie, c’était déjà demain, et demain puait déjà le passé. Bientôt, des petits gars la tignasse engluée dans la brillantine le traiteraient de ringard. Frankie voyait la vague qui déferlait au loin pour lui tomber spécialement sur la gueule. Elle serait bientôt là. Dans quelques années qui défileraient à toute vitesse.

Bishop entra dans la loge. Il dit à Frank sans desserrer les dents : « Ta danseuse, elle demande quand elle pourra voir le petit Elvis, elle dit que tu le lui as promis » Frank regarda Bishop et répondit, cinglant mais finalement magnanime : « A ta place, moi aussi, je l’aurais mauvaise Joey ! »

10 truc(s) extra en plus:

  1. J'ai tout lu, je me doutais bien que ça valait le coup d'attendre. La dernière phrase est très vieille Amérique: c'était mon steak, Valance...

    Allez, une critique: "il avait le regard vide comme un gouffre sans fond". Vide, c'est vide.

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  2. Suzanne,

    A défaut d'être vieille France...

    "Vide comme un gouffre sans fond", Suzanne, c'est fait exprès, on a le droit au super cliché superpléonasme ! (surtout moi) D'ailleurs, un gouffre a nécessairement un fond, sinon, c'est un tube...

    "il avait le regard vide comme un tube", ouais, c'est rigolo aussi...merci Suzanne...

    C'est un clin d'oeil aussi à une splendide bio de Dean Martin écrite par Nick Tosches qui s'intitule "Dino". Je vous la conseille (si vous ne l'avez pas lue).

    rooo, quelle emmerdeuse cette Suzanne :)))

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  3. Ah, ben si c'est fait exprès, alors... (silence, silence, silence)

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  4. Mais non mais non...

    D'ailleurs, j'aime beaucoup vos ponctuations un peu sévères... Je me demande si vous portez des lunettes Suzanne...

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  5. Génial, un pur régal. Heu, sinon comme Suzanne, mais pour la danseuse peu farouche... T'as pas un autre clicheton que "peu farouche" ? :o)

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  6. Anna,

    Ah là entièrement d'accord, c'est vrai que c'est pas terrible du tout "pas farouche"... Mais, sur le coup, rien ne venait, j'aurais dû faire simple : "Frank avait le sourire, il venait de se faire tailler une plume par une danseuse"

    ça aurait amplement suffi... Allez, je corrige !

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  7. "Si tu savais, Elvis
    Tout c'que t'étais pour moé
    Avec ton coq en six
    Pis ta guitare chromée" (Diane Dufresne)

    On comprend qu'il ait été jaloux, le Franckie, et on sourit au sacrifice de la danseuse... prête à tout pour approcher le King.

    Le "gouffre sans fond" est une expression figée ; elle renvoie à Ovide et à ses Métamorphoses, à la représentation qu'il fit du Chaos, cet abîme où l'on fait une chute sans fin. Vide incommensurable, sans fond, sans limites et sans milieu. L'origine de l'univers. Le Chaos.

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  8. Vide incommensurable, ce n'est pas un pléonasme ?
    Expression figée ? Mais c'est quoi ce truc ? Un cliché ?

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  9. Les anonymes sont priés de s'identifier sous peine de finir dans le gouffre sans fond du cyberespace !

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  10. @anonyme (sans doute égarée...) : voici un lien qui pourra éclairer ta lanterne, il s'agit d'une thèse de doctorat sur les expressions figées en français, ou encore idiomes et métaphores.

    http://clf.unige.ch/display.php?idFichier=12

    "Vide incommensurable" est un pléonasme pour toi, pour Ovide cela tente de mieux faire percevoir l'idée de Chaos originel. D'ailleurs, on pourrait aussi l'appeler "Ovide" incommensurable.

    @Dorham : pardon de squatter...

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