mercredi 10 mars 2010

In DeLillo - Mao II - La guerre des icônes



Les écrivains peuvent aller se rhabiller. Ou se faire foutre, tiens ! Tous autant qu'ils sont. De fait, en guise d'aller se faire foutre, il sont foutus. Oui, foutus. A passer aux pertes et profits. Qu'on foute donc le feu aux bibliothèques, qu'on carbonise tous les livres du monde, ces récipiendaires à l'intelligence atrophiée, à la molle bandaison. Une image, une seule, vaut davantage que des milliards de mots. Vous ne le saviez pas ? Une vidéo de dix secondes montées en boucles, d'avions s'écrasant dans les tours jumelles pèse davantage que tout essai, que toute tentative d'analyse : historique, géopolitique, économique, philosophique, métaphysique. Rien, absolument rien ne peut entraver la puissance de l'image, aucun mot, aucune parole, aucune oeuvre. Rien ne peut égaler sa capacité à nous atteindre. Les larmes seront toujours plus néfastes que les pensées.

L'écrit est pourtant à la Genèse de tout ce que l'homme a conçu. Au commencement était le verbe. Ce truc là est vieux comme le monde. Ou presque, bande de rabat-joies ! Religions, courants artistiques, organisations politiques des cités, idéologies humaines sont le fruit d'écrits. Depuis que la colonne vertébrale de l'Humanité s'est redressée pour la distinguer du singe abruti, l'Homme ne sait faire autrement que de formaliser avant de faire. Que d'écrire avant même d'abattre son outil. Le verbe, c'est le plan que l'on dessine avant de bâtir. Et bien, le monde est devenu jeune d'un coup. Ou peut-être gâteux. Il n'aura fallu que quelques années pour que l'image balaye tout. L'Homme est désormais privé de toute capacité de création et de réalisation. Qui donc en a réellement quelque chose à battre ? SINCEREMENT !

Mao et Marx sont venus changer le monde avec des livres. S'ils revenaient aujourd'hui, personne ne leur prêterait la moindre attention. Les pseudo-philosophes qu'on nous a laissés sans héritage imaginent que le temps des idées est fini. C'est absurde, ces gars sont des trouducs, le temps des idées ne peut avoir de fin et n'en aura jamais, ce qui s'est achevé, c'est la capacité humaine à les identifier, à y trouver même de l'intérêt. Aujourd'hui, personne n'en aurait rien à branler de Marx, de Mao, on ne verrait pas de petits hommes rigoureux porter sur leur coeur de petits ouvrages rouges avec le désir vague d'en défendre les idées jusqu'à la mort. Il en ira désormais de même pour toutes les oeuvres ayant pour prétention de distordre l'identité du monde. Trop ambitieux, trop prétentieux. Pas un écrivain, pas un penseur, pas un essayiste, pas un esprit de ce siècle à peine né ne pourra y changer quoi que ce soit. L'image a gagné. Définitivement. Enfin, c'est ce qu'écrit DeLillo dans Mao II en tout cas. Ou peut-être pas tout à fait. Non ? J'exagère alors ? J'aurais comme qui dirait pousser Mémé dans les orties ? C'est bien possible, mais...

La supériorité de l'image sur le mot tient en ceci qu'elle peut toucher simultanément tout être humain sur cette terre. L'image est instantanée, fulgurante, infiniment diffusable, univoque. Quand l'écrit demande à chaque lecteur un effort qui le retranchera de ses frères. Quand le long et terrible voyage que le lecteur entreprendra à travers la lecture d'une oeuvre ne lui permettra que de l'interpréter vaguement (ce qui le rendra plus minable et éreinté qu'il ne l'est déjà) ; chaque interprétation sera nécessairement différente d'une autre, ne serait-ce que très légèrement. Très infimement. Quand l'image unit l'humanité dans l'émotion, l'écrit la divise dans la raison. Des millions de gens devant leur télévision pour identifier dans le même temps, le même espace, la barbarie à travers les attentats du 11 septembre, des millions de gens s'unissant dans la peine, l'épouvante et la résistance à la sauce occidentalo-défendons-not'-mod'de-vie. Que pèsent quelques homme perdus au milieu des mots - démesurés - autant que dans les méandres de leur raison face à cette masse instantanément unanime qu'est la foule hypnotisée par la toute puissance de l'image assénant uniformément sa vérité.

L'image est à destination des foules, l'écrit à destination des individus. Tout le monde sait, depuis que les totalitarismes existent, ce que pèsent les uns, fièrement éparpillés, face aux autres, inconscientes, ne sachant qu'avancer droit devant. Et piétiner. Et rien ne favorise mieux la constitution des foules que l'image. Et rien ne prédomine désormais davantage que les images. Sans image, rien n'existe plus désormais. Pas de guerre sans images de guerre, pas de révoltes sans images de révoltes, pas de catastrophes naturelles sans images de paysages dévastés, sans images de cadavres recouverts de draps blancs. Tien-An-Men a existé grâce à l'image. Les insurgés de Téhéran existent grâce aux images. Haïti existe grâce aux images. La Tchétchénie n'existe pas, le Kosovo n'existe pas, le tremblement de terre au Chili n'existe qu'un tout petit peu, la machine n'a pas besoin d'ouvriers, elle manipule seule, elle choisit elle-même ses causes, zoome elle-même sur ce qui peut la nourrir, est à elle-même son contre-pouvoir moral.

Il ne reste guère que quelques vieux machins ignorants des métamorphoses du monde pour s'envoyer des mots à travers la gueule. Tout le monde se fout bien de leurs petits débats minables. Une règle tacite, connue par tous, relègue ces has been aux deuxièmes parties de soirées. Vous savez quoi ? Même cette relégation de l'écrit a besoin de l'image pour obtenir son ultime symbole. Même cette humiliation a besoin d'écrans, de tubes, de la technologie numérique, de paires d'yeux, de conscients vidés comme des baignoires dont on aura retiré sans sourciller la bonde. Pour exister piteusement. Vais-je trop loin ? DeLillo avec l'air de ne pas y toucher écrit carrément (il utilise la voix d'un personnage, cet escroc) que ses seuls les terroristes ont encore la force de résister à la toute-puissance de l'image et à la mort des mots. Ils auraient supplanté les écrivains et les penseurs. Les fondamentalistes religieux que l'on exècre tant seraient peut-être bien les seuls à croire encore à l'impératif de changer le monde grâce à l'écrit ; mais ils sont des fous sanguinaires. Et ils rêvent de tous nous égorger. Ils rêvent de se lire des histoires au coin du feu vautrés sur nos cadavres.

Revenons à Mao. Lui-même avait peut-être compris que l'image supplanterait bientôt les mots. C'est pourquoi, il fit de son livre une image même, de ses réflexions des maximes en italique, à encâdrer et à punaiser dans les couloirs d'entrée des maisons (comme on le fait dans la chrétienté avec certaines sentences bibliques). Lui-même s'offrit en offrande pour faire avancer la (Sa) Loi de l'Image : son identité, son oeuvre, ses pensées. Tout ce que Mao offrit fut alors figé, impropre à la moindre retouche. Uniforme, univoque. Prêt à faire couler le sang.




Bill Gray, le personnage pseudo-central de Mao II, est un écrivain sec. Un écrivain mort, qui n'existe que parce qu'il s'est retranché du monde après un ou deux romans importants. Il a compris que l'écrivain avait perdu la partie depuis pas mal de temps déjà. On s'interroge déjà sur cette posture de l'écrivain retranché du monde. Pondez un bouquin, prenez la tangente et fermez-vous dans un chalet du Montana, vous deviendrez une légende vivante.

Mais le voilà qui programme lentement l'officialisation de sa défaite. 1er mouvement : une journaliste vient chez lui, le prendre en photo, pour l'extirper de l'ombre dans laquelle il s'est volontairement reclus. Après n'avoir photographié que des scènes de guerre ou de catastrophes, elle ne photographie plus que des écrivains. Elle les fige. Les mots ont perdu, on vous a dit. Rien d'autre. Clic. 2ème mouvement : l'écrivain est décidé à publier le roman qu'il a mis plusieurs années à écrire. Un roman mort-né. Un roman avorté. Raté. Un roman dont la publication sera son suicide. Même pas déguisé. 3ème mouvement : l'écrivain décide de venir en aide à un confrère qui a été enlevé par des terroristes. Un obscur inconnu dont tout le monde se contrefout et dont on essaie de faire un enjeu. Il erre, de Londres à Beyrouth. Disparu. Bientôt claqué. Clac !

L'écrivain a un assistant qui croit encore confusément à la puissance des mots. Un assistant qui pressent l'odeur de la défaite sans accepter de la reconnaître. Il vivent tous les deux avec une jeune femme, Karen, qui a été autrefois une de ces mariées de masse de la secte Moon. Karen ne sait pas ce que sont les mots. Elle ne sait donc pas comment ils ont été défaits. L'image la bouleverse, la détruit, la fait bringuebaler. Tout l'intimide. La force de ce qu'elle voit, des images d'insurrection, l'enterrement de Khomeiny qui lui fait envisager l'apocalypse, la stature ridicule de Moon, ce gourou cinglé qui prédestine les hommes et les femmes, et les sépare, les réunit, les détruit, lentement. Bill Gray les fuit pour évoluer bientôt entre un militant droit-de-l'hommiste opportuniste et un médiateur ès réseaux terroristes maniant le double langage comme certains se retranchent dans leur seconde nature. Bill Gray navigue en eaux des plus cyniques. Entre lui et l'écrivain retenu en otage s'opère une forme de reconnaissance, une vague connexion, l'alpha et l'omega de la mort des mots. La mort des mots dans un monde qui n'est plus qu'effigies, communications, slogans, informations. Dans un monde où l'écrivain lui-même n'est plus qu'image figée par l'objectif d'un appareil photo, ou marchandise, ou renommée à troquer. A rançonner.

Le paradoxe, car il y a paradoxe, c'est que pour annoncer la défaite des mots face à l'image, DeLillo reste contraint d'écrire un livre. Celui-là. Mao II. Ce n'est peut-être pas un paradoxe finalement. Seulement un acte de résistance. Aussi puissant et dévastateur qu'un pet dans le vent. Que personne n'entend.


19 truc(s) extra en plus:

  1. Je comprends le besoin de lâcher un piteux "prem's" morveux après un tel texte !

    Je reviens tout à l'heure...

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  2. Au moins, tu es allé jusqu'au bout :)

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  3. d'abord, il semblerait que l'homme ne se soit pas redressé pour se sortir de son état de singe, la bipédie ne caractérisant pas l'humain, et même le singe l'aurait acquise avant nous(cf. article de Télérama fort intéressant, du 24 février : entretien avec le paléoanthropologue Pascal Picq). L'humain est un singe comme un autre, voilà tout.

    Pour l'écrit, tu vois bien que notre relation à ce médium a évolué (maintenant avec des claviers et des ordinateurs, des blogs, etc.), avant, n'idéalisons tout de même pas trop : combien d'humains avaient accès aux livres ? combien étaient lettrés ? comparons à aujourd'hui et nous serons moins pointilleux sur le : "on ne lit plus". C'est faux, il n'est qu'à prendre le métro pour le constater, nous sommes des millions à lire tout ce qui se publie (et il s'en publie des choses).

    Concernant les écrivains : franchement, a-t-on vu époque où, comme la nôtre, tout le monde se croyait écrivain ? et y allait de "son roman", réel, fantasmé ou rêvé. C'est de pléthore dont on devrait se plaindre...

    Enfin, pour ce qui est de Mao, et "le petit livre rouge" ? La révolution culturelle est passée, et aujourd'hui, en Chine, ce sont les artistes (plasticiens, il est vrai) qui font la révolution des idées, mais les blogueurs aussi.

    Sinon, quel beau texte !!!

    Ca donne envie de re-lire...

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  4. Vous me filez des complexes, moi qui suis totalement rétif à De Lillo...

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  5. Lucia,

    C'est un autre paradoxe. Tout le monde écrit, c'est vrai. En réalité, ce n'est pas tant l'écriture qui est au centre de cela que l'impression bien humaine d'avoir une histoire à raconter.

    Je ne dis pas qu'il n'y a plus d'écrit, Lucia, juste que l'écrit est depuis la toute puissance de l'image privé de sa puissance. Et ceci, à cause de l'image qui l'a supplanté.

    Il fut une époque où l'écrit était tellement intimidant que personne ou presque n'osait le contredire. Si c'était écrit, c'était forcément vrai. Les grands penseurs : Descartes, Montaigne, Leibniz, qui sais-je, ne pouvaient pas se tromper.

    Aujourd'hui, c'est l'image qui se tient du coté de la vérité. A tort ou à raison mais c'est un fait.

    Les livres sont aux racines des idéologies et elles se sont toutes écroulées. Quel livre aujourd'hui (et peut-être précisément parce qu'il y a pléthore ou parce que tout le monde se sent capable d'écrire, de raconter, d'analyser, de décrypter) aurait cette force d'infléchir la course de l'humanité, quel livre aurait l'intelligence de définir les moeurs, les sociétés contemporaines ? Quel livre aujourd'hui est encore apte à "démasquer".

    Quand les "intellectuels" prétendent du reste que le 20ème siècle a annoncé la "Fin de l'Histoire" ?

    J'aime beaucoup ton intervention parce qu'elle ouvre en fait une autre porte du débat : comment trouver un équilibre entre l'élitisme qui confisque la culture et la démocratisation qui a tendance à lui faire perdre de sa force. Personne n'a jamais pu vraiment répondre à ce type de débat. C'est insoluble en fait.

    Par exemple, je ne m'intéresse pas à la peinture pour une raison précise : entre le cabinet du collectionneur qui m'est inaccessible et l'expo bondée qui ne me permet pas d'apprécier ou de comprendre quoi que ce soit, j'ai préféré une nette et franche démission...

    Mais c'est un autre sujet...

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    Didier,

    C'est marrant parce que je le trouve pour ma part assez clair dans ces intentions, au contraire de ce que l'on dit de lui. Bien plus clair que Pynchon à qui on le compare (bien que je ne comprenne pas bien le sens de cette comparaison).

    Mais en même temps, je n'ai lu que deux romans, ça fait maigre pour avoir une vision panoramique de l'oeuvre... Peut-être qu'après avoir tout lu...

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  6. "Tout le monde se croit écrivain".
    Pas d'accord. La fréquentation assidue des blogs où tout le monde écrivaillone, par définition, peut laisser croire cela, mais si tu étends, ce n'est pas mon impression du tout. A la rigueur "tout le monde se croit artiste", avec la démarche "malbeyerienne" ne se croire artiste de tout, oui c'est vrai.

    Dorham, j'ai exactement la même démarche pour la peinture. Pour élitisme et démocratisation, j'ai ma petite réponse, je te l'expose tout à l'heure. :)

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  7. J'ai tout lu, même les commentaires, et de DeLillo n'ai tenté qu'un seul roman, l'Etoile de Ratner. Le sujet du roman est passionnant, les critiques qu'on en lit sont intéressantes, la plupart du temps passionnées, mais non merci pour moi, je n'accroche pas. Trop intello, question de style ? je n'en sais rien.
    Je n'ai aps envie non plus de lire ce roman que vous louez , pour une autre raison bien plus étroite, bien plus bête: je suis écoeurée, fed up, gavée, raslebollue, de ces romans dont le héros est écrivain. J'ai l'impression qu'il n'y a plus que ça. Quand je vais à la librairie et que j'en soulève un, que je lis sur la couverture:"le narrateur, écrivain [vieillissant, désabusé, alcoolique, impuissant, en panne d'inspiration]nous confronte à..." hop, je repose aussitôt.
    Une petite citation, tirée de"la censure par le feu" (entretiens entre Umberto Eco et Jean-laude Carrière): Pendant les évènements de 1968, un Comité d'action étudiants-écrivains s'élevait avec ardeur contre l'enseignement traditionnel (c'était alors de rigueur) et appelait, non sans lyrisme, à un "savoir nouveau". Maurice Blanchot militait dans ce comité qui appelait en particulier à la disparition du livre, accusé de maintenir le savoir prisonnier.
    Les mots devaient enfin s'affranchir du livre, de l'objet livre, s'en évader. Pour se réfugier où? Ce n'était pas dit. Mais on écrivait quand même: "Plus de livres, plus jamais de livres!" Slogans qui étaient écrits et proférés par des écrivains !

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  8. Voilà, j’expose brièvement mon « idée » sur votre débat démocratisation /élitisme de la « culture ». Ce qui est amusant est que j’avais voulu faire un billet, et qu’il m’avait déjà été inspiré par le duo Lucia Mel /Dorham.

    Il y a deux façon de voir l’élitisme (pardonnez la métaphore ) : comme une forteresse, et comme un cheminement.

    J’envisage l’élitisme comme un cheminement : il s’agit de s’élever. Il s’agit d’aller d’un endroit à un autre, du bas vers le haut, du sol vers le belvédère. Le cheminement est au centre de tout récit, fiction ou vie véritable. La difficulté d’un auteur, d’un film, d’une peinture, dans cette perspective, m’attire, et je la souhaite toujours vivace. Pour que ce cheminement soit possible, il est important, nécessaire qu’une œuvre soit difficile d’accès. Je suis à la base un vrai plouc, un gens normal. Allez vers le haut, comprendre, déchiffrer, est un plaisir, un dépassement, une transformation, et à ce titre, je ne veux pas qu’on me mâche le travail, qu’on me « démocratise » ce voyage. Peut-être que dans la société du « juste prix », où des entrepreneurs vous facilitent la pensée parce que « en Province les gens ont envie de se détendre », la difficulté a ses charmes. On peut comparer ça au lent dévoilement amoureux opposé à la facilité putassière.

    A l’opposée, lorsque la culture est considérée comme une forteresse, un « entre soi », un code de classe, et non plus comme une expérience personnelle, il est logique que cette notion soit repoussante.

    Dans l’élitisme, donc, je vois ces deux notions qui s’opposent, le cheminement que je souhaite préserver à tout prix, la clanisme qu’il faut à juste raison railler.

    (peut-être que je reprendrai ce commentaire pour le billétiser, je verrai)

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  9. "Pour que ce cheminement soit possible, il est important, nécessaire qu’une œuvre soit difficile d’accès."

    Non: elle peut-être accessible par paliers, par niveaux.

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  10. Oui, bien sûr. Dit comme ça, ça fait : "une oeuvre doit impérativement être difficile d'accès", hors souvent, enfin parfois, la simplicité et la clarté sont aussi la marque d'une réussite.

    Finalement, la "démocratisation", c'est l'oeuvre elle même qui doit s'en charger.

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  11. L'image n'est qu'une finalement qu'une forme d'écriture. Et puis, après avoir vu des images, l'homme s'exprime, parle, réagit…avec des mots. Mieux, il réfléchit avec des mots. Et il répond, plus avec des mots qu'avec d'autres images. Ce sont des mots qui structurent sa pensée, caractérisent son action. Il est d'ailleurs paradoxal de vouloir exprimer la supériorité de l'image…avec des mots. L'image ne fait au mieux que nourrir les mots, l'image est assujettie aux mots, rarement l'inverse.
    Ce que dit l'auteur est purement conjoncturel et surtout américain. Même si l'on peut noter que le primitif s' estt d'abord exprimé avec des images, cf Lascaux, il a rapidement abandonné cette forme d'expression pour passer à l'écriture lorsque sa pensée s'est complexifiée. Première victoire de la force des mots.
    C'est vrai, nous vivons actuellement une période d'explosion de l'image. Explosion essentiellement technologique. Epoque gadget. A ce titre, nous (re)vivons une période quasi-animale et nous agissons comme le chat quand il voit "l'image" de la souris. Nous nous en lasserons très vite, sauf à retourner au stade animal après être aussi passé par la soumission aux odeurs. Le pire n'est jamais sûr.
    La seule image qui vaille restera l'image artistique, celle dont malheureusement tu te prives pour des raisons secondaires. Parce que l'image artistique est nourrie des réflexions (verbales) de l'artiste qui nourrissent à leur tour ton émotion et ta réflexion. Tu ne sais pas de quoi tu te prives et je souhaite que tu changes rapidement d'avis. Pourquoi l'émotion et les larmes étreignent-elles la majorité des gens qui restent scotchés devant la "Ronde de nuit" au Rijksmuseum d'Amsterdam ? Parce que cette image élaborée dépasse largement le stade, le niveau, la "charge" de l'image de télévision.
    Je suis intimement convaincu que le mot a et aura toujours le dernier mot.
    Aussi parce que je ne suis pas américain, ça aide…

    Duga
    Tour d'ivoire

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  12. @Dorham : l'image ne me semble pas "secondaire", au sens deuxième, elle était même, sans nul doute, première... bien avant le mot, peut-être... bien avant l'écrit sûrement. Les peintures rupestres sont là pour nous le rappeler.

    L'écrit de tous temps intimidant, oui. L'image plus "démocratique" oui, sans doute. Il ne faut pas oublier qu'à l'origine l'art sacré, les peintures dans les églises, étaient des sortes de "journaux" pour le peuple.

    Les expos de nos jours... l'art... absolument... marchandisé... sans nul doute. Depuis bientôt 20 ans, je préfère fréquenter les oeuvres des peintres dans les livres d'art que dans ces foires qui n'ont plus rien, à mon sens, qui se rapproche de l'esprit de leurs créateurs.

    Pour ce qui est DU LIVRE qui aujourd'hui bouleverserait les consciences, il reste à écrire... mon cher Dorham. Mais, l'histoire n'est pas finie, et donc, le livre peut encore survenir.

    @Balmeyer : élitisme et démocratisation de l'art... tu remarqueras que les plus grands ont toujours été les mieux compris du plus grand nombre. Prends Da Vinci, prends Rodin, prends Hugo, prends Zola, prends tous les airs d'opéra les plus célèbres... ce sont toujours ceux des plus grands... L'élite, et l'élitisme, essaiera de montrer, et de démontrer, que pour comprendre ce qu'ils comprennent c'est très compliqué... je ne sais si d'être un familier de l'oeuvre de Georges Grosz, de Paul Citroën, d'Ernst Ludwig, d'Edward Hopper, Valérie Jouve ou Denis Larzacq... (artistes cités lors de la dernière conférence de mon amie Barbara Boehm à la mairie du XIe), et pour lesquels je me suis passionnée, qui est vraiment une garantie de... qualité (artistique, existentielle, spirituelle, "culturelle", humaine).

    Restons, avant tout, bêtement humains.

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  13. Suzanne,

    C'est vrai qu'il y a overdose de personnage d'écrivain. Sauf que là, comme je l'écris, ce personnage n'est pas vraiment un personnage central, pas davantage ni moins que les autres en tout cas. A maints égards, tous les personnages sont d'ailleurs des enveloppes, des vecteurs théoriques. Je ne suis pas forcément totalement en accord avec cette façon de faire d'ailleurs. Heureusement que "Mao II" n'est pas un pavé, ç'aurait fini par manquer de chair...

    ---

    Bal,

    Sur cette question de l'élitisme, vraiment, je ne sais pas. Je n'arrive pas, comme tu le fais, à en trouver une définition positive. Une exigence, là d'accord, mais dans quelles conditions ? Tout cela pose également le problème de l'accès à la culture.

    ---

    Lucia,

    Je n'ai pas dit que l'image était secondaire. J'ai écrit que seul l'écrit avait la puissance de concevoir, ce qui n'est pas la même chose...

    L'image a une importance, mais dans toutes les philosophies, religions, idéologies, il y a une méfiance presque innée de l'image (que je distingue des arts plastiques) ; c'est aussi pour cela que j'ai intitulé le billet "La guerre des icônes". Je crois que cette méfiance était en partie raisonnée (en partie seulement parce qu'il y a aussi une grande part de superstition).

    Enfin, je n'attends pas un livre qui bouleverserait les consciences, ce serait attendre une chose impossible. Je note seulement que le livre n'a plus la force d'antan : une force qui pouvait être positive mais aussi négative. Je ne porte pas de jugement moral sur l'influence du Livre.

    Je vais toutefois tenter d'aborder ce sujet avec Duga dans quelques instants...le temps de remettre ce que j'ai en tête en ordre. ce qui n'est pas une mince affaire...

    (en tout cas, c'est bien agréable d'avoir de tels échanges ici, je vous en remercie donc)

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  14. « L'image n'est qu'une finalement qu'une forme d'écriture. (...) après avoir vu des images, l'homme s'exprime, parle, réagit…avec des mots. Mieux, il réfléchit avec des mots. Et il répond, plus avec des mots qu'avec d'autres images. Ce sont des mots qui structurent sa pensée, caractérisent son action. Il est d'ailleurs paradoxal de vouloir exprimer la supériorité de l'image…avec des mots.»

    Duga, j’aurais tendance à distinguer l’image de la représentation. La représentation est sans aucun doute la forme la plus primitive d’écriture. Et il n’y a aucun doute à affirmer que le mot est le ciment de la pensée.

    C’est d’ailleurs ce que j’essaie de dire en affirmant que rien ne peut se concevoir (et que rien n’a vraiment été conçu) sans mot. Le paradoxe que tu notes, j’en parle en toute fin de billet. C’est un paradoxe mais je pense que l’auteur est assez intelligent pour s’être rendu compte de l’ironie de la chose. Il est à cet égard comme l’écrivain qui souhaite à tout prix publier son roman raté au risque de ruiner sa réputation. Il est l’écrivain armé d’une épée de bois.

    « L'image ne fait au mieux que nourrir les mots, l'image est assujettie aux mots, rarement l'inverse. »

    Je ne suis pas d’accord. L’image ne peut en aucun cas nourrir les mots, au mieux, elle permet d’illustrer. Mais surtout, elle a bel et bien la capacité de lui nuire.

    Prends l’exemple du 11 septembre et cela vaut pour nous aussi, français. Cet événement a été essentiellement traité par l’image, essentiellement traité sous l’angle de l’émotion. Presque 10 ans plus tard, ce stade n’a toujours pas été dépassé. Cette surdose d’images et d’émotion rendent impossible toute réflexion.

    « Ce que dit l'auteur est purement conjoncturel et surtout américain. Même si l'on peut noter que le primitif s'est d'abord exprimé avec des images, cf Lascaux, il a rapidement abandonné cette forme d'expression pour passer à l'écriture lorsque sa pensée s'est complexifiée. Première victoire de la force des mots.
    C'est vrai, nous vivons actuellement une période d'explosion de l'image. Explosion essentiellement technologique. Epoque gadget. A ce titre, nous (re)vivons une période quasi-animale et nous agissons comme le chat quand il voit "l'image" de la souris. »

    Purement conjoncturel, peut-être bien. Mais une conjoncture qui va être difficile à infléchir.

    Purement américain, je ne crois pas. Nous aurions tort de nous sentir prémuni alors que nous évoluons dans une société où l'on aime rien tant que regarder des gens enfermés 24h sur 24 s'ennuyer, chialer, baiser et se mettre sur la gueule.

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  15. « Nous nous en lasserons très vite, sauf à retourner au stade animal après être aussi passé par la soumission aux odeurs. Le pire n'est jamais sûr.
    La seule image qui vaille restera l'image artistique, celle dont malheureusement tu te prives pour des raisons secondaires. Parce que l'image artistique est nourrie des réflexions (verbales) de l'artiste qui nourrissent à leur tour ton émotion et ta réflexion. Tu ne sais pas de quoi tu te prives et je souhaite que tu changes rapidement d'avis. Pourquoi l'émotion et les larmes étreignent-elles la majorité des gens qui restent scotchés devant la "Ronde de nuit" au Rijksmuseum d'Amsterdam ? Parce que cette image élaborée dépasse largement le stade, le niveau, la "charge" de l'image de télévision. »

    Je ne sais pas, j’ai beaucoup de mal à dépasser cette répulsion première. Je suis vis-à-vis de la peinture comme un ado qu’on a vexé par quelque remarque blessante. Je me sens exclu, rejeté de ce monde.

    J’essaie de dépasser cette vexation parce que je suis entouré de ma femme, de ma sœur et de ma fille (la plus agée) qui sont fascinées par ce type d’art. j’essaie. J’ai l’air d’une sorte d’inapte à moitié idiot. Crois-moi, je ne tire aucune fierté de cette incapacité. Que j'espère un jour parvenir à vaincre.

    « Je suis intimement convaincu que le mot a et aura toujours le dernier mot.
    »

    Le mot reprendra peut-être le dessus mais ça ne veut pas dire que cela est nécessairement un bien. Comme il y a des niveaux de distinction entre l’image, la représentation et l’art, il y en a entre le mot, l’écrit et la pensée.

    Le mot, quand il prédomine est capable du meilleur comme du pire. Le mot est aussi une arme que l’on peut utiliser aveuglément. Le mot peut-être aussi un mensonge, ou une vérité travestie en mensonge (et vice versa)…

    « Aussi parce que je ne suis pas américain, ça aide… »

    Tu dis ça surtout parce que ce serait un drame que de ne plus pouvoir apprécier une bonne bouteille de St Julien ?

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  16. J'avais oublié de te dire que j'avais bien aimé ta phrase : "Quand l'image unit l'humanité dans l'émotion, l'écrit la divise dans la raison".
    Je reçois aussi tes arguments, on peut difficilement tenir un raisonnement manichéen sur ce sujet. Il est vrai aussi que, concernant le 11 / 09, l'émotion visuelle a été telle qu'elle a bloqué, anéanti toute réflexion ultérieure sur les causes profondes de cet événement. Faut dire qu'avec Bush l'illuminé, ça les a pas aidés non plus à réfléchir. Ils n'ont toujours pas compris. Tôt ou tard, ils se repaieront un truc dans le même genre.
    De toutes façons, dans sa nullité hypocrite, le cinéma américain a tellement produit d'images terrifiantes dans le registre de la catastrophe, qu'ils en ont banalisé la vision et aplati l'encéphalogramme de ceux qui les regardaient.
    Quand à notre téléréalité franchouillarde, on finit aussi par s'en lasser. Et même de la télé tout court. Ya tellement de choses intéressantes à la radio ou dans les journaux.
    Moi aussi, plus jeune, j'étais complexé par l'art et les artistes. Le seul tableau affiché chez mes grands parents était le calendrier des Postes. Et en arrivant à Bordeaux, j'ai franchi le pas. Je me suis dit, ces galeries, ces expos, ces antiquaires, c'est trop bête de ne pas les approcher. J'ai respiré un grand coup et je me suis mis à parler aux galéristes ou aux artistes. Et je me suis rendu compte qu'ils me répondaient gentiment, intelligemment. Même si je n'avais pas de mocassins à glands et que je ne leur achetais rien. Bon, faut pas dire trop de conneries non plus. Mais si on est sincère, ils apprécient. Ils sont finalement demandeurs du reflet que leur œuvre produit chez le chaland, qu'ils ne considèrent pas forcément comme un client. J'avoue que c'est peut-être plus facile en province qu'à Paris.
    Essayes, tu verras.
    Pour revenir aux américains, faut dire que c'est l'un d'entre eux (Parker) qui fait ou défait l'opinion mondiale sur les vins de Bordeaux. Un comble. Par ailleurs, il y a une vingtaine d'années, on se vantait d'envoyer nos meilleurs œnologues aux States pour apprendre à ce peuple rustique comment faire du vin. Vingt ans après, les élèves sont en voie de dépasser les maîtres. C'est malin !

    Duga
    Alias Sylvain Etiré

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  17. Duga,

    Je comprends ce que tu dis. Peut-être après tout sommes-nous à l'Aube d'une ère de progrès. Comme le dit Lucia plus haut, il n'y a jamais eu autant d'accès à la culture.

    C'est paradoxal à cet effet que l'on stigmatise ces temps-ci un appauvrissement du savoir.

    Qui a raison ?

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  18. Qui a raison ?
    Tout le monde mon général. Nous entrons, nous sommes même déjà entrés dans une époque où, d'une part, nous croulons sous l'information et d'autre part, nous perdons petit à petit certains repères, sans compter l'influence du "politiquement" correct (politiquement pouvant être remplacé par "socialement", "moralement", "scientifiquement", "culturellement" etc…) Tout cela concourt à diluer et brouiller notre capacité de jugement. A force, on finit même par s'abstenir de juger et à tirer des bords dans l'océan des opinions.
    Sommes-nous à l'heure d'une ère de progrès ? Déjà, je suis mal à l'aise avec le mot progrès. Ce mot a un double sens. Le sens latin qui se limite à la notion d'avancée. Et aussi un sens qualitatif, positif. Avec le recul que me confère mon grand age, je me suis rendu compte qu'en tout, il y avait un revers de la médaille, immédiat ou différé, caché ou révélé, mal compris ou compris, rejeté aujourd'hui et adoré demain. Pour moi, il n'y a qu' évolution. Au sens où aujourd'hui, la chose est différente de ce qu'elle était hier. Différente mais pas forcément mieux.
    Oui, il n'y a jamais eu autant d'accès à la culture. Presque toutes les portes sont ouvertes. Mais les franchit-on ? On peut visiter le Louvre sur son portable. Et alors ? C'est à se demander si cette profusion de facilités culturelles ne bloque pas l'envie de se cultiver. Sachant que cette envie paraît de mois en moins nécessaire.
    Je ne sais pas si c'est l'age qui fait ça (bis), mais j'ai plutôt l'impression que l'on entre dans une sorte de Moyen-âge culturel. Là où il y a paradoxe, c'est qu'au Moyen Age "historique", c'était la rareté qui était prédominante, alors que dans le Moyen-âge qui s'annonce, c'est l'abondance.
    Comme quoi les extrêmes sont rarement profitables.

    Duga

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  19. "Oui, il n'y a jamais eu autant d'accès à la culture. Presque toutes les portes sont ouvertes. Mais les franchit-on ? On peut visiter le Louvre sur son portable. Et alors ? C'est à se demander si cette profusion de facilités culturelles ne bloque pas l'envie de se cultiver. Sachant que cette envie paraît de mois en moins nécessaire.
    Je ne sais pas si c'est l'age qui fait ça (bis), mais j'ai plutôt l'impression que l'on entre dans une sorte de Moyen-âge culturel. Là où il y a paradoxe, c'est qu'au Moyen Age "historique", c'était la rareté qui était prédominante, alors que dans le Moyen-âge qui s'annonce, c'est l'abondance.
    Comme quoi les extrêmes sont rarement profitables."

    Je suis affreusement d'accord avec cela, Duga !

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