vendredi 19 mars 2010

Tuez-les tous !


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- Non Madame, il ne peut pas entrer.

L’agent de sécurité demeurait inflexible. Il évitait le regard de Jérémie. Il haussait les épaules de temps à autre comme quelqu’un qui portait un sac à dos trop lourd. Il disait : « c’est pour votre sécurité ». Il faisait froid, la nuit irradiait, la grande horloge de la gare annonçait 2 heures du matin. Le train faisait des bruits d’échappement, de vapeur, de soupapes. Lise se demandait quel était le sens de ces bruits puisque les trains étaient désormais électriques. Elle pensa : « les femmes n’y comprennent rien à la mécanique ».
- Ce n’est qu’un enfant, insista-t-elle.
- Qu’est-ce qui me le prouve ?
- Sa taille.
- La taille ne prouve rien du tout.
- C’est mon fils, quel mal voulez-vous qu’il me fasse ?
- Vous n’êtes pas la seule femme dans ce wagon, Madame. La Loi est faite pour protéger celles qui veulent être protégées, pas pour protéger celles qui ne le veulent pas. Les risques que vous prenez sont vos risques, vos risques sont votre propriété. La Loi a pour mission de cloisonner les prises de risque individuelles.
- C’est mon fils, ce n’est qu’un enfant.
- Vous n’avez aucun papier permettant de le démontrer. Peut-être venez-vous de le rencontrer devant la gare, peut-être êtes-vous le laissez-passer qui lui permettra d’entrer là où la Loi le lui interdit. Même si c’était le cas, même si cet homme de petite taille était bien votre fils… Les hommes sont des êtres pernicieux, vous savez. Il n’y a pas pire qu’eux. Les hommes sont des bêtes, les hommes sont pire que des chiens, les hommes mangent leurs propres excréments. S’il n’y avait que des hommes sur cette terre, nous serions tous morts depuis longtemps.
- Ce n’est qu’un enfant…
- Il fait plus que son âge alors. Regardez, il a du duvet au-dessus des lèvres. C’est très léger mais c’est bien là. Beaucoup d’hommes sont imberbes ou ont la pilosité incertaine. Moi-même, je n’ai que 7 poils en tout et pour tout sur le torse et ils sont tout blancs.
- Vous voyez bien tout de même qu’il me ressemble ?
L’agent inspecta l’enfant puis fit une moue grotesque. Il tourna la tête à gauche et à droite, une fois, une deuxième fois très lentement, puis plusieurs fois très vite, comme un manchot qui essaierait de chasser une mouche posée sur son nez.

Lise n’insista pas. Elle prit Jérémie par la main et longea le quai en jetant un œil de coté au wagon qui était réservé aux femmes. A l’intérieur, il y avait deux jeunes femmes très chics et très jolies qui semblaient revenir de soirée. Elles ne la remarquèrent pas. Lise entra un wagon plus loin. Trois hommes jouaient aux cartes en riant bruyamment. Quand ils l’aperçurent, ils s’interrompirent et la regardèrent. Pesamment. Ils avaient installé en face d’eux une petite table dépliante sur laquelle ils avaient posé trois canettes de bière. L’un d’entre eux était moustachu. Il avait quatre cartes en main, quatre as de pique. Il se leva, fit un clin d’œil à Jérémie, en réajusta légèrement son pantalon, il dit à Lise : « V’z’êtes trompée de wagon, ma p’tite dame. »