jeudi 7 février 2008

Back to Re-back



Panique sur la ville. La très avinée Amy Winehouse vient chanter à Paris. Histoire d’amour contrariée, elle a déjà annulé un concert en mars au Trabendo. Mais depuis, son album s’est vendu comme des petits pains et le monde entier s’amuse de ses frasques. « Amy Winehouse entre en désyntox » ; « annulation de dates à la pelle » ; « Amy Winehouse fait le mur et joue les filles de l’air » ; « deux jours de sevrage, trop dur pour Amy » ; « Amy Winehouse la fugueuse, retrouvée dans une chambre d’hôtel en compagnie d’une prostituée ». « Le mari d’Amy est un dealer : « son véritable Amour, c’est la blanche, dit son ex voisine » ».
Gros titres, méga racolage ! Méga-raclure scribouillarde !

Le lieu n’est pas tout à fait propre à l’intimité, puisque son manager, soucieux de rentabiliser chacune de ses sorties (prévoyant sans doute les prochaines annulations de dates), a délocalisé le show dans la froide salle du zénith parisien.

A 20h00, un improbable groupe de rock FM sirupeux vient nous distraire gentiment. Guitares pleurnicheuses de sortie, un chevelu gras du bide, le pied posé sur une enceinte de retour nous raconte ses amourettes. « She kills me with a smile. Beautiful and wild ». Franchement tarte, si j’avais une bonne vieille bouteille de bière, comme dans le saloon yankee des blues brothers, je l’enverrais valdinguer sur sa tête. On se croirait dans une série californienne à la noix…ça pue la vague de trop. Je m’interroge sur l’opportunité de faire jouer un tel groupe devant un public pas franchement acquis à ce genre de causes, mais les premières parties sont bien souvent incongrues. C’est le charme du casse-pipe !

Vers 20h40/45, les chevelus se taillent après avoir tenté de marteler le nom de leur groupe en le faisant scander par le public du zénith. Un truc qui sonne comme « Raymond » ! Puis une compil mal assemblée décline l’identité du soir. Motown. Gaye et sa grappe de vin. Les Four tops. Little Stevie, version Cherie Amour. La moins bonne période de Motown à mon avis ; celle des groupes calibrés, dressés au bon port de cuillère et de fourchette. Avant la déferlante des vrais opus autoproduits par les génies du cru…

21h10…15…20…les gars s’impatientent. Comme de bon usage, dès que la musique fait sourdine, les travées grondent. Dès qu’elle reprend, elles se taisent. Des mignons s’interrogent et demandent si elle va bien venir, la diva cocaïnée. Vers la demi, des types en costume sombre se glissent derrière un grand rideau pourpre transparent. Tout le monde comprend de quoi il retourne. « …it through the grappevine… » qui passe pour la deuxième se fait couper le sifflet. Le rideau tombe. Le groupe est au complet.

Deux choristes à ma droite. Le claviériste juste derrière. Au centre le bassiste et le fouetteux. A ma gauche, un vieux gratteux Gretsch et une section cuivre composée d’un ténor, d’un alto et d’un souffleur. Roulement de tambour. Comme à la belle époque. A la Brown quoi ! Speech péremptoire comme avant un match de boxe. Superlatifs. Enjoy the evening, ladies & gentlemen !

Elle arrive enfin, plus indéfinie que jamais. Cannes maigrichonnes. Fessier plat comme la paume de la main. Bras malingres et décolleté évanescent. Le tout enrobé comme un bonbon suisse acidulé dans une robe cinglée, courte-n’est-pas-le-mot, pleine de poissons naïfs et multicolores. Le tout, robe et corps, surmontés d’une choucroute de rajouts noirs corbeaux.

Le show peut commencer. Pas dedans, elle semble agitée. Elle a le regard vide et creux des filles paumées. A trop regarder dedans, on pourrait distinguer un néant ou tout l’inverse, un univers de tristesse franchement sale. Ce regard est protéiforme, tantôt il n’y a rien, tantôt il regarde un point d’horizon qui n’existe pas, tantôt il s’emplit comme une baignoire au siphon plein de saloperies.
Elle est agitée. C’est le moins que l’on puisse dire. Elle porte une guitare blanche sur laquelle elle foire la moitié de ses accords, oublie les paroles, qu’elle marmonne à peine, c’est comme un slalomeur sous acide qui loupe une porte sur deux, et elle a ce sourire faux, qui voudrait faire croire qu’elle s’en balance. Enfin, se dit-on, elle lâche la six cordes et on va pouvoir passer aux choses sérieuses, mais elle se tire puis revient, son absence marque également l’absence d’un couplet. Elle fait voyager son micro sans faire voyager son corps, alors des mots se perdent dans le tumulte. C’te voix, mes cousins. En guise de Supremes, Amy Winehouse les compile toutes, j’vous assure, elle a quinze Diana Ross dans chaque jambe. Quinze choucroutes en une seule avec une voix comme un half-pipe de snowbardeur, capable de retourner par simple effet éolien ; un vent plein de bactéries.

Elle se paume mais quand elle se retrouve, en trois mots, c’est le miracle. Elle pourrait chanter différemment la même chanson au moins vingt sept fois.
Cette gratte, va savoir ce qui lui passe par la tête, nous plombe au moins les vingt premières minutes de concert. Sur une chanson, elle emmène son pied de micro en retrait, d’une voix avinée, elle dit « I’ll be back later ». Elle chante et joue tandis que le bassiste lui souffle les accord dans l’oreille. Derrière son chant, on entend « C minor ».

Et puis soudainement, elle a l’air de vouloir tout chambouler. Elle veut jouer « A song for you » (morceau de Léon Russel rendu inoubliable par Donny Hathaway). Mais le claviériste a l’air de ronchonner (la soirée manque de virer à la cata, on est sur le fil du rasoir). Il ne veut pas filer les accords, mais joue, bon gré mal gré, et elle chante le premier couplet. D’une beauté étrange, d’une mélancolie paranormale. Propre à vous déchirer le pancréas. Elle laisse le morceau en plan. Elle dit que le gars aux « keys » s’appelle Sam Best, qu’il est talentueux à mourir, « too talented to play in my band ». On atteint là le sommet pathos de la soirée.

Ce n’est pas encore ça. Elle demande à enchaîner par « We’re Still Friends » (morceau d’Hathaway également). Mais elle s’y tient. Sans trop chatouiller sa guitare. Et sa version est ébouriffante. Pleine de sens. De cris, de volutes et d’arabesques. De compréhension réelle envers l’essence de cette musique. Elle est l’espace d’un instant pareil à tous ceux qu’ont grimpé leur carcasse au sommet du panthéon : une messagère.

Elle essaie de danser en rythme avec ses deux danseurs choristes et manquent la chute à plusieurs reprises. Elle essaie de se donner une contenance, en s’épongeant le haut de la poitrine avec un foulard aux couleurs criardes, qu’elle replace dans ses cheveux-rajouts, cheveux qu’elle emmêle, désemmêle, elle tend la main comme les types qui font les sermons, elle s’effrite et se recompose dans l’instant, je fais quoi moi, à chaque fois que les pièces du puzzle se recomposent, je vacille sur mes deux guiboles, avant, arrière, arrière, avant, je sursaute parfois, et des frissons me mangent la laine sur le dos et je tombe à la renverse, enfin, mon image spectrale tombe à la renverse ; devant pareille représentation, on se demande ce qui tient de l’absurde ou du privilège, on se demande si l’on tient une chance d’avoir mené ici ses deux oreilles ou si c’est une part de cruauté que de continuer à regarder ses yeux noirs, perdre peu à peu leur éclat, pour se retrouver quelques instants sous forme de don…est-ce qu’elle s’offre, est-ce qu’elle offre sa souffrance…
Et cela vaut pour toutes les autres divas écorchées de toute l’Histoire de la Musique ; jusqu’à quel point il aurait fallu suivre la Grande Billie, jusqu’à quelle frontière il nous aurait fallu cesser d’entendre sa voix, grincer à mesure que le sablier se vidait ? Jusqu’à quand pourrons nous séparer sa vie de son art, ne se contenter que de ce qu’elle donne sans penser à ce qu’elle sacrifie. Sommes-nous égoïstes et indifférents à ce point ?

Je regarde autour de moi et je crois que les gens, naïvement, pensent que l’Amour qu’ils veulent lui donner suffira peut-être à la ramener à la raison. Il leur reste cette minuscule illusion, à mesure qu’elle chante, les miennes s’éparpillent comme les confettis d’un billet de tombola déchiré.

Enfin, elle ne tergiverse plus. Elle chante à pleins poumons, même si il lui arrive de tousser légèrement, ou si elle doit réprimer de temps à autre ce qui ressemble soit à des éructations ou à des manifestations nauséeuses. Car pendant tout ce temps là, elle écluse. Un demi litre de bière, trouble, et des petits ballons de ce qui ressemble à du Lambrusco, ou à une sorte de cocktail extra-terreux au nectar de fruits rouges.

Enfin, elle montre l’étendue de son talent. L’enceinte devient fiévreuse, la pierre brûlante, guitare blafarde au rancart, elle porte les émotions de la salle aux nues, tout en vacillant elle-même, entre l’image de diva soul qui compose son personnage et son existence qui se délite. 1h30 bien tassé de concert improbable, sulfureux, mauvais et génial, beau et sale, ahurissant et grandiose, à taille humaine mais artistiquement démesuré. Un rappel et puis s’en va.

Et puis soudain, m’apparaît la vérité sur ce regard. Je regarde la scène vide comme la mort, des fossoyeurs mal sapés s’activent pour désosser les instruments, son pied de micro, et vont et viennent, viennent et vont, embarquent le tout jusqu’à la prochaine fosse, où elle restera peut-être. Je me sens lourd, mal, cureté, comme si j’avais bu une bouteille entière de Destop. Son regard, c’est juste le même que celui de Marylin.


[Ce texte a été rédigé par mes soins sous le pseudo télétubs (mon vieux pseudo) en date du 30 octobre 2007. Le lendemain du concert parisien de la chanteuse, auquel j'ai eu la chance d'assister. Il a été publié sur le blog des Lentilles, blog des anciens membres exilés du forum de Télérama. Je le poste ici, quelque peu remanié (ajout d’autres impressions, avec le recul) en réponse au très beau texte de Balmeyer que je vous invite à aller lire ; ici]