mardi 5 février 2008

Plan(s) faisandé(s)


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Une pluie de grelots venue de nulle part gifle mon corps ; c’est froid et chaud tout à la fois. Dégoulinant et collant à mon être comme une seconde peau. Les grelots, frottés les uns contre les autres, comme des milliers de petits silex, n’ont pas de rythme propre ; à moins qu’ils soient tellement plein de rythmes qu’ils s’entrechoquent les uns aux autres,formant ainsi un conglomérat parasite vous saoulant de coups, saoulant votre rétine de formes et de repères, pour vous rendre sourd, aveugle.

Si j’avais un frère à coté de moi, je lui masserais gentiment l’épaule et je murmurerais dans son oreille : « on est peu de choses dans le fond » ; et ce serait d’un banal achevé. Chaque homme, chaque femme, né un jour sur cette terre a pensé la même chose au moins une fois dans le cours de sa vie ; ce qui renforce encore la petitesse de notre existence. Je crois que c’est pour cela que l’homme a construit de grandes villes, pour se tenir à l’abri de cette pensée là, pour ne pas vivre sans cesse recroquevillé auprès d’elle. Protégé au milieu des mégalopoles, il ne voit jamais l’horizon, ne risque jamais de se perdre face à l’étendu ; tout est immédiat, frontal, son regard bute sans cesse contre des murs de pierre, qu’il construit pour se calfeutrer.

Ici, sous la pluie de grelots, les murs sont abolis, les formes se précipitent vers moi comme des milliers d’abeille dans une ruche. Sous la pluie fine de grelots-bourdonnement qui se glace, se solidifie, je reste nu comme un ver sans même prendre la peine de m’abriter. C’est froid et chaud tout à la fois, et ça constelle ma peau d’ecchymoses, et je m’en balance comme de ma première gamelle en vélo.

Par dessus la nuée, une chose se dessine, une harmonie vague, un rythme, mais en avance sur lui-même, ou en retard, je ne sais pas bien parce qu’on ne peut pas comprendre dans quel sens se court cette course là… Un son de bois, qui ressemble à l’Amour Suprême de John Coltrane, mais quelques tons au-dessus, sur plusieurs demi-tons, ce qui ouvre exponentiellement le champ mélodique.

Bientôt, une autre voix s’impose. Elle a le son des créations bazar-roïdes. Une sorte de cri primal mais mu par un esprit bien mieux fait que la pauvre calotte des Neanderthal ; un truc de dinosaure habité d’une âme. On pourrait peut-être gratter un mur mal poli avec un son pareil, déboucher son évier, ou faire changer les planètes de place comme dans un jeu de chaises musicales, s’amuser au jeu du chaud et froid avec la vie et tout le système solaire.

Un type à l’allure bizarre, avec des fringues improbables jetés sur lui comme un manteau miteux sur une accroche mal clouée, stridule contre le vent ; ses mots lui reviennent sans cesse ; Il dit que le Créateur a un plan. Toujours à poil, le menton écorché par ma chute de vélo, je m’interroge sur le sens de ces paroles.

« Et ça, je me dis, est-ce que ça fait partie de Son plan ? »…Si j’avais un frère à coté de moi, il dirait que « c’est un plan faisandé, si tu veux mon avis » et je ne saurais même pas quoi répondre à cela…à regarder le monde, le plan semble puant en effet. Avec son lot d’arbitraire, de hasard fumeux. Et quand je vois les deux grands types noirs répéter ce mantra naïf, l’autre iodulant comme un tanzanien perdu en pleines Alpes autrichiennes, et le second-à-couvre-chef soufflant dans son « S » venimeux comme un sage bonze égaré dans le coin le plus pourri de Harlem, l’envie me tenaille comme le frère que je n’ai pas à mes cotés d’aller leur demander où ils ont mis leur tête avec le libre arbitre qu’il y a dedans…

S’il y a un plan, c’est quoi ce foutoir, et pourquoi le « S » a de gros accents de colère à faire tomber le crépis des murs ? S’il y a un plan, pourquoi lorsque j’allume ma télé, j’ai l’impression d’assister à une fête morbide, menée tambour battant par une bande de satanistes cinglés ? S’il y a un plan, bon Dieu, où sont les types qui ont la charge du gros œuvre ?

Sauf que les grelots, qui m’ont meurtris le corps, m’ont privés d’ouie comme de vue, me tirent par les quelques poils de barbe mal rasée qui peuplent mon épiderme, et m’embarquent malgré moi ; et que, malgré mes réticences, ma colère s’évanouit à mesure que je répète le mantra comme un type à la cervelle gélifiée…le Plan, c’est notre espérance de revanche, c’est ce qu’ils disent les deux grands types noirs, et c’est pour cela que leur musique est pleine de violence contenue et tout à la fois pleine de sérénité, pour cela qu’elle est urgente et patiente, pour cela qu’elle se laisse conduire en bonne visionnaire, pour cela qu’elle est humaine et surhumaine à la fois ; et je ne dis pas espérance pour dire attente sans fondement, mais je dis espérance pour exprimer une certitude.

Nous avons de notre coté la vie, de notre coté l’avenir, de notre coté l’Homme et nous avons cette force intérieure anormale qui nous permet de continuer d’asséner pareille chose, quand tous essaient de nous convaincre que « le Plan est faisandé » (même si au fond d’eux, ça leur fait du mal rien que de le dire).

Bientôt la pluie de grelots disparaît sous sa propre masse, il fait encore froid et chaud, et la vie reprend son rythme normal, sans autre ordre établi que celui que nous nous sommes choisis. Persistant dans l’air comme une odeur tenace, je la perçois encore, poussière gorgée d’eau, minces particules, et j’ouvre les yeux, j’y vois, j’entends à nouveau, et le spectacle de ma nudité m’afflige. J’appuie de nouveau sur « lecture » et tout recommence.

[The Creator Has a Master Plan – de Pharoah Sanders & Leon Thomas – extrait de l’album « Karma » - label : Impulse]


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