jeudi 28 février 2008

La chose des femmes *



En fait, ça a commencé avec l’arrêt de ma pilule. Faudrait presque que je raconte le nombre d’allers et retours qu’il m’a fallu consentir pour trouver la bonne, celle qui convenait à ma petite chimie personnelle ; entre celles qui me faisaient grossir, celles qui me filaient des démangeaisons, celles qui me coupaient la libido, celles qui me filaient des nausées ou qui me faisaient tourner la tête quand j’avais le malheur d’allumer une cigarette sans avoir mangé la seconde qui précédait. Mais un jour, c’est arrivé, la bonne, la vraie, celle qui me laissait la vue tranquille, qui me laissait la foune en paix et qui ne m’empêchait pas d’être une vraie tigresse au lit avec mon abruti de petit ami. Du matin jusqu’au soir. Bon, en réalité, lui, il suivait pas, dès que je poussais un petit gémissement, dans le lit, il laissait s’écouler son jus sans pouvoir se retenir ; mais moi, j’avais besoin de ça, de sentir mon corps se tordre, et ma volonté aussi, et ma voix retentir, mais lui, ça le faisait gicler. Toujours est-il que cette bonne, vraie, miraculeuse petite pilule bleue, je l’ai arrêtée et depuis, rien ne va plus dans le Royaume de ma culotte.

Ça me démange. Mon vagin est devenue une autoroute à mycoses. D’ici, je regarde le renflement légèrement pileux qui gonfle délicatement le tissu de ma petite culotte et j’imagine un cordon de velours rouge, comme à l’entrée des boites de nuit (où l’on gère la physionomie des hommes et des femmes qui peuvent entrer ou qui se font refouler), et un petit attroupement de champignons qui attendent leur tour. Et tout ce beau monde circule. Mes pantalons que je porte assez serré me gênent toute la journée, au boulot, je me tortille sur ma chaise, en rêvant de toilette intime, et ce rayon là de la pharmacie, je le connais, j’ai essayé toutes les marques, y en a qui ne font aucun effet, ou juste le temps de la douche, je m’accroupis dans mon placenta d’émail, je savonne, je passe le jet d’eau comme un canadair qui asperge une forêt en flammes, je sors de la baignoire, sèche mon entrejambe avec une serviette, sans trop frotter, en apposant seulement le tissu éponge comme un tampon sur mes lèvres, et ça recommence tout de suite à gratter. A l’autre bout de la chaîne pharmaceutique, il y a les gels qui brûlent tout - du napalm vaginal - qui vous font perdre de la peau par lambeaux entiers. Et puis j’oubliais, les ovules, que je dois enfoncer en moi, comme si j’étais une sorte d’incubateur, c’est tout de même humiliant, gênant, dans la lumière crue, inquisitrice de la salle de bains, et honteusement, j’essaie de ne pas regarder, sinon, je peux distinguer quelques petits boutons dus à une épilation récente, ce n’est pas très beau à voir, sauf quand je mets de la crème, que je me la pomponne, mais là, c’est franchement répugnant…

Et tout ça pour quoi, au fait ! Pour faire un gosse avec un type qui n’a jamais ouvert un livre depuis qu’on est ensemble, dont j’exècre quasiment toute la famille, avec qui je ne m’envisage même pas de vieillir, juste parce que ça me travaille d’avoir un môme et que je ne sais pas comment faire pour trouver quelqu’un avec une gueule de père qui ne me fasse pas l’effet d’un mollusque incapable de tempérament. Oui, tout ça pour quoi ? Je vais supporter ça encore longtemps, les mycoses, les infections urinaires, bon sang, ça va durer encore longtemps, et bien, ça ne risque pas de s’arrêter de sitôt si on considère que les mycoses et les cystites ne me laissent pas une minute de libre, qu’elles interrompent notre procréation, sans cesse, avec application, et je dois également confesser que ces minutes de répit, je n’ai guère envie de les passer avec lui, vu que dès que je pousse le moindre soupir, il gaspille sa semence et se jette sur le coté du lit en soupirant comme un veau. Parfois, je me prends à rêver d’un type un peu plus résistant à l’effort, je me tordrais sur son engin, comme on se sert d’une belle mécanique sans même le considérer, lui, rien que sa queue magnifique. J’apprendrai à m’en servir moi, si lui ne sait pas quoi en faire, du moment qu’il ne se répande pas à la moindre expression de plaisir ! Et quoi, comme si seule la queue était un engin maniable, chez la femme, ce n’est pas parce que c’est invisible que c’est rigide, inflexible, mort.

Seule, au milieu de l’émail, je constate que ma mycose a pris la tangente pendant quelques instants, alors je passe ma main sur mes lèvres, lentement, précautionneusement, comme sur une belle chose dont il faut prendre soin et très lentement, malgré l’inconfortable position que je me suis choisie, j’empoigne le plaisir comme on retourne un taureau par les cornes, je l’accueille, comme si j’étais une mer d’huile qui soudain se démonte et je me laisse en fleuvaison, j’éclos comme la plus exubérante végétation, et j’oublie tout, presque tout, je n’imagine rien, ma beauté se suffit à elle-même, mon corps se suffit à lui-même, les fantasmes, c’est bon pour les bonnes sœurs, je jouis.

Une heure plus tard, de nouveau prise de démangeaisons, je boucle mon sac de voyages. Zip, fait la fermeture éclair, lorsque ses deux lèvres se muent l’une dans l’autre. Bip, fait le téléphone, avant qu’il décroche. Vlan, font mes mots lorsqu’ils claquent dans le téléphone : « je te quitte, disent-ils, moi et mes mycoses, on se casse ». Dans le tiroir de la petite table de nuit, j’extrais un résidu de plaquette à moitié boulotté. Je brise entre mes doigts la petite enveloppe qui emprisonne la petite pilule bleue du jeudi et l’avale. Lorsque je claque la porte derrière moi, j’entends le bruit du vent qui s’engouffre, dans un murmure : « à moi la vie », crois-je entendre.

[Ce texte, en réponse à celui de Zoridae, sur la choses des hommes ; d’avance, je vous prie de bien vouloir m’excuser] [Balmeyer a également produit un texte "féminin" en changeant momentanément de sexe]