
Le Conseil d’Administration était fantoche, oki-doki ! Il ne servait à rien, ne prenait aucune décision, oki-doki itou. Il boulottait des sandwiches clubs à la douzaine sans même jeter un coup d’œil à ce qu’ils contenaient, c’était un fait. Mais il n’en avait pas moins - cependant - un coût de fonctionnement digne d’une fonction publique sud-américaine.
Premièrement, tous les types qui la composaient étaient bien actionnaires de la Société. C’est bien entendu ce qui leur donnait le droit d’y siéger. En revanche, ils étaient à peu près tous sous tutelle. Et leurs tuteurs respectifs étaient à peu près aussi invisibles que les milliards planqués à l’abri. C’était l’ironie de la chose ; pour légitimer la tutelle concédée par tous ses inutiles, on avait créé pour chacun d’entre eux une sorte de surendettement personnalisé. La plus grande société bancaire d’Europe était donc gérée par des types qui n’arrivaient même pas à gérer un crédit à TEG variable, destiné à échelonner le paiement de leur électroménager. Est-il utile de préciser que leur pouvoir de décision était également sous tutelle, auprès de tuteurs imaginaires qui déléguaient eux-mêmes leur pouvoir, à d’autres, puis à d’autres, jusque la tête unique, l’œil grandiose et vitreux du Président.
Deuxièmement, tous ces types là avaient par nature la langue aussi pendue que leur estomac était distendu. Tout du moins le supposait-on, à tort ou à raison. On achetait donc préventivement leur silence et leur dévouement, en leur cédant 70 % des cadeaux que les états, les autres sociétés, les organismes offraient à la Société. Séjours hors de prix, détournements de PIB, avantages en nature, femmes lascives du monde entier, exotisme garanti. L’emploi fictif par excellence avec remerciements appuyés. Et cela marchait comme sur les petites roulettes du vélo qu’on utilise pour faire pédaler les gros ours des Pyrénées au cirque.
Tout équilibre étant néanmoins - par nature - précaire (et celui-là l’était plus que tout autre), il fallait surveiller ces gars là comme le lait sur le feu. Ce qui nous amène au troisièmement.
Troisièmement donc, une cellule de surveillance, ultra-professionnelle et grassement rémunérée, ne leur lâchait pas les basques une foutue seconde de chaque journée que leur accordait le Tout Puissant. Et nos gars savaient à quoi s’en tenir. Ils savaient tous pour les écoutes, les filatures, les planques. Et ils s’en foutaient comme de l’An 40. Une voiture noire les suivait à la trace, dans leur moindre déplacement, sans même essayer d’être discret ? Ils savaient d’où ça venait…ça venait de l’Oeil, pardi ! Et alors ? Une escapade de deux semaines grand luxe aux Maldives valait bien ça ! L’un d’entre eux s’était même servi du réseau qui le surveillait pour prendre sa femme en flagrant délit d’adultère. Il s’était arrêté dans un parking souterrain, la caisse noire derrière lui, était descendu de voiture et sans se démonter, s’était adressé au conducteur : « dites, il serait possible que vous me filiez les bandes d’écoute téléphonique. Uniquement celles des 2 dernières semaines ; que les heures où je ne suis pas à la maison ». Et voilà, les mecs étaient serviables comme pas deux. Sa bourgeoise se faisait régulièrement monter par un carreleur aventurier, dès que le désoeuvrement lui chatouillait l’entrecuisse. Depuis cette affaire toutes les autres femmes d’administrateur filaient droit.
Et voilà, la Société garantissait même la paix des ménages. C’était un échange de bon procédé ; à maints égards, la structure entière de toute la Société n’était bâtie que sur cela. Comme disait l’autre : donnant-donnant, gagnant-gagnant.
Tout au bout de l’addition, la somme crevait le plafond, mais le jeu valait cette foutue chandelle : le pouvoir illimité, sans contrepouvoir, le pouvoir contenu, encagé, comme une vierge dans un village de talibans. C’était là le prix à payer, mais c’était le prix du népotisme, le prix de la toute puissance, sans entraves. La liberté pour tout type avide de fermer sous clés celle des autres.
Tous ces cons de politiciens n’y comprenaient rien. Garantir un niveau de vie élevé pour chaque citoyen, c’était le meilleur moyen d’acheter leur silence et leur consentement, c’était le meilleur moyen de ne rien partager du tout. L’argent n’avait jamais qu’une valeur abstraite. Le magot pouvait être multiplié à l’infini, il pouvait être partagé à l’infini (à partir du moment où la taille réelle du gâteau n’était connu que de quelques-uns). En fait, l’Argent n’était pas une fin en soi, son corollaire était bien plus alléchant : l’exercice du pouvoir ; et un pouvoir invisible que personne ne distinguait d’autre que vous-même…c’est ça le secret ; comment convoiter en effet ce que vous ne décelez pas chez l’Autre !
Finalement, la société capitaliste pourrait être communiste que personne n’y verrait que du feu. Vous avez un pactole en poche et vous déclarez n’en posséder que 50 %. Ces 50 %, vous les répartissez tout à fait équitablement pour que tout le monde vive selon d’honnêtes moyens. Tout le monde est content. Une belle glaciation sociale que voilà. Tout le monde s’endort et vous faites tout le reste à l’abri des yeux, loin, très loin du cœur. Comme vous êtes le gentil mécène, personne ne s’en fait… On vous traite en père de la patrie, en guide spirituel. Je rêve là. Les gens n’aiment pas le bonheur. Ils n’aiment pas quand c’est facile. Bien vite, ils se créent des problèmes, des névroses, comme dans ce film, Matrix, ils se suicident par manque de soucis…Ce que c’est compliqué la race humaine…
Le téléphone hurla, tirant le Patron de sa rêverie. La voix à l’autre bout du fil tonna : « c’est dans la boite ! »… Maintenant que c’était dans la boîte, que les sandwiches Daunat du Monoprix d’à coté y était passé, il allait falloir les occuper, et surtout, préparer un discours tout prêt pour le Président fantoche du Conseil d’Administration fantoche. C’était parfait putain. Il faudrait seulement lui faire changer de chemise, car elle arborait désormais, en son sein, une magnifique et improbable tache de mayonnaise industrielle.
Premièrement, tous les types qui la composaient étaient bien actionnaires de la Société. C’est bien entendu ce qui leur donnait le droit d’y siéger. En revanche, ils étaient à peu près tous sous tutelle. Et leurs tuteurs respectifs étaient à peu près aussi invisibles que les milliards planqués à l’abri. C’était l’ironie de la chose ; pour légitimer la tutelle concédée par tous ses inutiles, on avait créé pour chacun d’entre eux une sorte de surendettement personnalisé. La plus grande société bancaire d’Europe était donc gérée par des types qui n’arrivaient même pas à gérer un crédit à TEG variable, destiné à échelonner le paiement de leur électroménager. Est-il utile de préciser que leur pouvoir de décision était également sous tutelle, auprès de tuteurs imaginaires qui déléguaient eux-mêmes leur pouvoir, à d’autres, puis à d’autres, jusque la tête unique, l’œil grandiose et vitreux du Président.
Deuxièmement, tous ces types là avaient par nature la langue aussi pendue que leur estomac était distendu. Tout du moins le supposait-on, à tort ou à raison. On achetait donc préventivement leur silence et leur dévouement, en leur cédant 70 % des cadeaux que les états, les autres sociétés, les organismes offraient à la Société. Séjours hors de prix, détournements de PIB, avantages en nature, femmes lascives du monde entier, exotisme garanti. L’emploi fictif par excellence avec remerciements appuyés. Et cela marchait comme sur les petites roulettes du vélo qu’on utilise pour faire pédaler les gros ours des Pyrénées au cirque.
Tout équilibre étant néanmoins - par nature - précaire (et celui-là l’était plus que tout autre), il fallait surveiller ces gars là comme le lait sur le feu. Ce qui nous amène au troisièmement.
Troisièmement donc, une cellule de surveillance, ultra-professionnelle et grassement rémunérée, ne leur lâchait pas les basques une foutue seconde de chaque journée que leur accordait le Tout Puissant. Et nos gars savaient à quoi s’en tenir. Ils savaient tous pour les écoutes, les filatures, les planques. Et ils s’en foutaient comme de l’An 40. Une voiture noire les suivait à la trace, dans leur moindre déplacement, sans même essayer d’être discret ? Ils savaient d’où ça venait…ça venait de l’Oeil, pardi ! Et alors ? Une escapade de deux semaines grand luxe aux Maldives valait bien ça ! L’un d’entre eux s’était même servi du réseau qui le surveillait pour prendre sa femme en flagrant délit d’adultère. Il s’était arrêté dans un parking souterrain, la caisse noire derrière lui, était descendu de voiture et sans se démonter, s’était adressé au conducteur : « dites, il serait possible que vous me filiez les bandes d’écoute téléphonique. Uniquement celles des 2 dernières semaines ; que les heures où je ne suis pas à la maison ». Et voilà, les mecs étaient serviables comme pas deux. Sa bourgeoise se faisait régulièrement monter par un carreleur aventurier, dès que le désoeuvrement lui chatouillait l’entrecuisse. Depuis cette affaire toutes les autres femmes d’administrateur filaient droit.
Et voilà, la Société garantissait même la paix des ménages. C’était un échange de bon procédé ; à maints égards, la structure entière de toute la Société n’était bâtie que sur cela. Comme disait l’autre : donnant-donnant, gagnant-gagnant.
Tout au bout de l’addition, la somme crevait le plafond, mais le jeu valait cette foutue chandelle : le pouvoir illimité, sans contrepouvoir, le pouvoir contenu, encagé, comme une vierge dans un village de talibans. C’était là le prix à payer, mais c’était le prix du népotisme, le prix de la toute puissance, sans entraves. La liberté pour tout type avide de fermer sous clés celle des autres.
Tous ces cons de politiciens n’y comprenaient rien. Garantir un niveau de vie élevé pour chaque citoyen, c’était le meilleur moyen d’acheter leur silence et leur consentement, c’était le meilleur moyen de ne rien partager du tout. L’argent n’avait jamais qu’une valeur abstraite. Le magot pouvait être multiplié à l’infini, il pouvait être partagé à l’infini (à partir du moment où la taille réelle du gâteau n’était connu que de quelques-uns). En fait, l’Argent n’était pas une fin en soi, son corollaire était bien plus alléchant : l’exercice du pouvoir ; et un pouvoir invisible que personne ne distinguait d’autre que vous-même…c’est ça le secret ; comment convoiter en effet ce que vous ne décelez pas chez l’Autre !
Finalement, la société capitaliste pourrait être communiste que personne n’y verrait que du feu. Vous avez un pactole en poche et vous déclarez n’en posséder que 50 %. Ces 50 %, vous les répartissez tout à fait équitablement pour que tout le monde vive selon d’honnêtes moyens. Tout le monde est content. Une belle glaciation sociale que voilà. Tout le monde s’endort et vous faites tout le reste à l’abri des yeux, loin, très loin du cœur. Comme vous êtes le gentil mécène, personne ne s’en fait… On vous traite en père de la patrie, en guide spirituel. Je rêve là. Les gens n’aiment pas le bonheur. Ils n’aiment pas quand c’est facile. Bien vite, ils se créent des problèmes, des névroses, comme dans ce film, Matrix, ils se suicident par manque de soucis…Ce que c’est compliqué la race humaine…
Le téléphone hurla, tirant le Patron de sa rêverie. La voix à l’autre bout du fil tonna : « c’est dans la boite ! »… Maintenant que c’était dans la boîte, que les sandwiches Daunat du Monoprix d’à coté y était passé, il allait falloir les occuper, et surtout, préparer un discours tout prêt pour le Président fantoche du Conseil d’Administration fantoche. C’était parfait putain. Il faudrait seulement lui faire changer de chemise, car elle arborait désormais, en son sein, une magnifique et improbable tache de mayonnaise industrielle.